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Les Sidérées d’Antonin Fadinard par Lena Paugam

De la sensibilité dans l’immobilité

Du 20 au 24/01/2017 au Théâtre de Gennevilliers | Durée : 1h55 | Pour y aller

Dans cette réécriture des Trois sœurs d’Anton Tchekhov, Lena Paugam et le dramaturge Antonin Fadinard questionnent un immobilisme général, qu’ils lient avec des flottements et terrains de recherche individuels. Il y est question de mécanismes de pensée hérités de l’enfance et du milieu d’appartenance, de désirs, de peurs… C’est avec beaucoup de poésie et de finesse que tout cela est exploré, dans une mise en scène prometteuse.

“Sidéré”, “qui est profondément surpris”¹… Ou comment expliquer un certain immobilisme, tant du point de vue individuel que du point de vue collectif ? Comment franchir le cap de l’action, lorsque l’on a un regard très personnel sur le monde, qui semble nous dépasser ? Et où se situe la limite entre lucidité et vision propre ? Les six personnages que nous suivons ici donnent chacun à voir le monde par le prisme de leurs propres expériences, aboutissant à des incompréhensions communes. Une petite lecture de notre société actuelle.

 Trois sœurs contemporaines

“Si l’on pouvait savoir”, “Il faut vivre”, “Je travaillerai”… Trois leitmotivs pour trois sœurs, ayant la même origine et partageant le même deuil – la perte de leur frère. Dès la très onirique ouverture, Lena Paugam dévoile les craintes sur lesquelles sont fondées les approches de nos héroïnes. Elles ont chacune choisi une manière de réagir aux incertitudes et à l’étourdissante immensité de l’existence. Faut-il chercher à expliquer, faut-il chercher dans l’intensité des expériences une violence qui puisse se comparer à celle du monde environnant, ou alors faut-il se construire avec persévérance un microcosme individuel, comme remède contre le vide ?

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Impossible de rester insensible à ces trois personnages qui, sans exhibitionnisme, dévoilent le fond de leur âme. Ces questionnements sont traités sans lourdeur par des comédiennes au jeu communicatif et limpide. Les personnages masculins qui interviennent par la suite ont, eux aussi, des visions radicales du monde qui les environne, qui aboutissent à des choix passionnés : qu’il s’agisse du poète ivrogne, du pêcheur ou du promoteur immobilier, chacun suit avec ferveur ce qui lui semble le meilleur moyen de garder la tête hors de l’eau. L’écriture de Fadinard donne à se placer, sans jugement et toujours avec indulgence, dans la peau de personnages.

Un immobilisme général né de tâtonnements individuels

L’immobilisme de la situation est ici réel : les personnages ne bougent pas de la maison et ne parviennent à décider ni de son sort, ni du leur. Et ce malgré les extrêmes agitations intérieures des personnages et les conflits parois violents.

Cela s’exprime dans le décor conçu par Benjamin Gabrié : une maison en ruines réaliste, placée au milieu d’un terrain vague sablonneux. Statique, elle est éclairée avec finesse ; les heures défilent et la lumière change sensiblement au cours de cette journée longue comme le monde. L’intimité de cette scénographie et la froideur qu’elle dégage nous plonge dans la solitude de pensée où se trouvent les personnages.

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C’est une réécriture très juste des Trois sœurs, qui fait écho à la fois à la société contemporaine dans laquelle nous vivons, et aux cheminements personnels de générations qui ne savent plus quoi faire pour concilier leurs propres craintes avec l’espoir d’un changement qui soit positif. Faut-il se fixer sur certaines choses, quitte à se fermer certaines portes, ou alors se laisser porter par l’océan de points de vues, de rêves et de visions du monde, au risque d’errer toujours ? Etre libre est-il par nature contradictoire avec le fait de faire des choix ?

Enfin, le voile se lève à la fin de la pièce sur une acceptation de cette errance, ouvrant sur l’espoir et le désir… On ressort apaisé, avec l’envie d’être davantage à l’écoute et solidaires face à ce vide et cette immobilité que nous ressentons tous aujourd’hui autour de nous. Lorsque le chaos et l’injustice paraissent insurmontables, la réponse ne se trouve-t-elle pas simplement dans le dépassement de l’incompréhension que nous pouvons ressentir vis à vis des choix d’autrui ?

Avec qui y aller ? Vos frangines bien sûr, ou n’importe quel-le ami-e atteint-e du blues des années 2010.


¹ Centre national de ressources textuelles et lexicales
Crédit photo : Christian Berthelot.

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