unnamed
Le quatrième mur d’après le roman de Sorj Chalandon, par Julien Bouffier

Croiser les voix d’une mémoire indicible

En tournée du 02/02 au 30/03/2017 en France, vu au Théâtre Jean Vilar à Vitry-sur-scène | Durée : 1h30 | Pour connaître les dates et y aller

Comment raconter la guerre civile, celle des autres, vécue au travers des yeux d’un étranger ? Voici l’enjeu principal de l’oeuvre, qui raconte un project artistique fou entrepris dans un pays littéralement déchiré par la guerre. Pour traduire le roman en théâtre, rendre compte de l’espoir fragile et des traumatismes destructeurs, Julien Bouffier mêle Français et Libanais dans une scénographie astucieuse et réussie.

Pour simplifier les propos à venir, il faut savoir que cette pièce est la retranscription d’un livre au sujet d’un metteur en scène français (Georges) qui réunit des acteurs libanais de toute confessions pour monter “Antigone” de Jean Anouilh au coeur de Beyrouth. L’histoire se situe en 1982 alors qu’une guerre civile bat son plein et que la capitale est séparée en deux par une terrible ligne verte. Bouffier a une démarche résolument tournée vers le Liban d’aujourd’hui, une mise à distance mesurée par rapport au texte d’origine, et une finesse scénographique qui laisse le choix au spectateur de sombrer, ou non, dans le désespoir d’un Occidental pris dans la mécanique de la guerre.

Le Liban sur scène en France

Images d’archive, séquences du Beyrouth moderne, troupe mixte, français accentué à la libanaise : la société ainsi mise en image est passive et active en même temps. Une troupe de Libanais a répété “Antigone” à Beyrouth et ces répétitions ont été filmées et scénarisées pour devenir des scènes à part entières du spectacle. La mise en abîme obtenue créée une ambiance hors du temps, dans laquelle on s’interroge sur la capacité de l’art à réunir des ennemis autour d’un project commun.

Les acteurs libanais ont aussi une présence physique sur scène. Imane – interpretée par Diamand Abou Abboud – sur scène en chaire et en os représente le lien entre les Libanais de la troupe et leur metteur en scène français. Quant à Marwan, – joué par Raymond Hosni -, qui loge Georges et conduit le taxi indispensable aux rencontres, il apparaît en vidéo pré-enregistrés dans des dialogues réalistes avec les acteurs de la scène. On entend aussi chaque chef de clan religieux expliquer sa vision de la pièce d’Anouilh, teintée par les projections identitaires sous-jacentes.

D’ailleurs, ces nombreux procédés scéniques servent aussi à rappeler ce quatrième mur auquel le titre du livre fait référence. Bouffier et son scénographe, Emmanuelle Debeusscher, ont réussi à materialiser le mur invisible et fictif qui sépare traditionnellement les acteurs du public, les histoires imaginaires de l’Histoire réelle, les lubies de la vie concrete. Ainsi les écrans représentent le déplacement constant de ce mur et l’impossibilité de tracer une séparation nette entre les images, les protagonistes et la grande Histoire dans laquelle ils s’inscrivent.

unnamed-2

 

Une prise de recul nécessaire et libératrice

Bouffier a pris quelques libertés avec le texte. La première étant la féminisation du rôle de Georges, joué ici par une femme, Vanessa Liautey. Un spectateur qui n’aurait pas lu le livre ne s’en apercevrait pas, et les autres n’en sentiront aucune gêne, prouvant ici par l’exemple qu’il est possible d’inverser les sexes sans sacrifier l’art. Ceci étant dit, le second retour au Liban, autrement plus violent, a été supprimé dans cette adaptation et peut manquer à certains spectateurs, par simple curiosité de voir une femme interpréter cette chute dans la barbarie guerrière.

Or justement, au sortir de cette pièce on se demande si c’est réellement le propos de Bouffier, qui a su et dû faire des choix avec un materiel dense, et rappelons-le, étranger. Le tour de force ici, est de faire revivre les propos de différentes factions libanaises, de montrer comment chaque chef de guerre comprend la pièce et souhaite la voir jouer, de décrire la terreur d’un français face aux armes et la mort.

Finalement c’est aussi un ton documentaire qui se dégage, permettant aux spectateurs qui le souhaitent ou en ressentent le besoin, de prendre une distance nécessaire face aux atrocités qui finiront par être décrites – et fort heureusement pas interprétées – avec une sobriété respectueuse de l’histoire proche. Tous les spectateurs ne sont pas contraints de passer par la catharsis au cours du spectacle ; vous pourrez rester en analyse de tête si vous le souhaitez. Après tout, le quatrième mur vous protège.

Avec qui y aller ? Ce / cette pote qui vous appelle « habibi », un.e Libanais.e de n’importe laquelle des dizaines de confessions, un.e reporter de guerre, les amateurs de taboulé au persil.


Crédit photo : Théâtre de Vitry-sur-Scène

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *