2016-17 CDN Besançon Répétitions Théâtre Besançon
"un Amour Impossible"
 de et adapté par Christine Angot
 mise en scène Célie Pauthe
Avec
Maria de Medeiros
Bulle Ogier
Scénographie Guillaume Delaveau
Lumières Sébastien Michaud
Création sonore Aline Loustalot
Vidéo François Weber
Costumes Anaîs Romand
Collaboration artistique Denis Loubaton
Assistanat à la mise en scène Marie Fortuit
Un Amour impossible de Christine Angot par Célie Pauthe

De la cellule familiale aux failles d’un système social

Du 25/02 au 26/03/2017 au Théâtre de l’Odéon – Ateliers Berthier | Durée : 1h40 | Pour y aller

Célie Pauthe reprend cet hiver le récit d’autofiction Un amour impossible de Christine Angot, adapté pour cette occasion à la forme théâtrale. De ces écrits traitant de la complexité d’un amour entre une mère et sa fille sont gardés leurs dernières entrevues, ainsi que certaines scènes sélectionnées au long de leur vie, et permettant de retracer leur douloureux mais représentatif parcours.

Comment aborder sa relation à sa mère, lorsqu’on a été, des années durant, victime de viol sous ses yeux, et ce sans même qu’elle ne s’en aperçoive ? C’est la question sur laquelle se penchent Christine Angot et Célie Pauthe. Sans chercher à appuyer le caractère pesant de la situation, ce spectacle apporte une lecture riche et subtile d’une situation plus globale, représentative d’une société française de milieu de siècle, entre classifications de milieu et classifications de sexe.

Un face à face troublant

Les deux personnages féminins, Christine et Rachel, sont seules sur la scène tout au long du spectacle – c’est aussi le cas dans leur relation quasi-exclusive, construite autour de l’absence puis du crime d’un père dominateur et destructeur. Ainsi la situation se rapproche du huis-clos. Le personnage du père n’existe qu’en tant que fantôme.

Seules les scènes où les deux femmes se retrouvent entre-elles sont jouées, les autres sont racontées. Christine et Rachel ne quittent physiquement pas le plateau. Si l’une d’elles le fait, la vidéo est employée pour figurer sa présence, pour relater un récit ou laisser un message à l’autre. Le spectacle prend la forme d’un dialogue sur plusieurs dizaines d’années entre la fille et sa mère – de l’enfance de l’une à la vieillesse de l’autre.

L’irréversibilité d’un mécanisme d’anéantissement

Si l’on ne peut guérir de certaines blessures, peut-être peut-on au moins les comprendre, ainsi que le processus global au sein duquel elles se situent. C’est le parti que prend Angot dans ce texte qui, loin d’être centré sur le caractère sordide du viol de l’enfant par son père, tente plutôt de comprendre comment un tel événement s’inscrit dans la continuité de la relation entre le père et la mère. Celle-ci, dès ses débuts, esy basée sur un rapport de domination explicite du premier sur la dernière.

À Châteauroux dans les années cinquante, Pierre, issu d’un milieu aisé et instruit, accepte de faire un enfant à Rachel, Juive et employée de la fonction publique ; en revanche, il lui refuse le mariage, sans cacher son mépris pour le milieu d’origine de la jeune femme. Un long processus d’avilissement commence. Après des années à dénigrer Rachel, le viol de leur enfant semble en être l’aboutissement. Rachel, en plus d’être délaissée et méprisée, devient “l’idiote”, “celle qui n’a rien vu”, selon les mots de Christone. Dans cette situation, le pardon est impossible, ou alors relève d’un travail sur une vie entière.

un amour imp 3

De l’histoire de trois individus, Angot élargit son analyse à la critique d’une société des années cinquante, empreinte d’une organisation en classes, où les femmes, peu préparées à affronter la vie seules, parviennent difficilement à se protéger, ainsi que leurs enfants.

La mise en scène met en avant, par son découpage et l’intimité qui se met en place entre les deux comédiennes, la colère et la souffrance qui ne pourront cesser de s’immiscer entre les deux qui, pourtant, se cherchent tout au long de leurs vies. Bulle Ogier et Maria de Medeiros sont époustouflantes dans l’interprétation de ces deux rôles. De l’amour fusionnel au rejet, elles portent à bout de bras les tourments les plus intimes de leurs personnages, non sans exprimer cette tendresse qui ne semble pouvoir disparaître tout à fait, même dans les pires moments.

Une mise en scène élégante accentuant le paradoxe de cet amour

Sans être révolutionnaire, la mise en scène de Pauthe possède une certaine douceur, à l’image de la recherche d’amour de ces deux femmes, qui sont tout l’une pour l’autre. Dans une scénographie aux couleurs pâles, les éléments de décor sont manipulés au fur et à mesure des scènes lors d’intermèdes musicaux ou filmiques. Ainsi, le plateau passe de l’appartement des deux femmes durant l’enfance de Christine au séjour de cette dernière lorsqu’elle est adulte et elle-même mère, puis à la salle de restaurant où les deux femmes s’entretiennent trois dernières fois.

C’est avec fluidité que ces scènes se succèdent les unes entre les autres, et un travail de lumière délicat accompagne la manipulation des éléments de mobilier afin d’évoquer les différents espaces. Par les découpes lumineuses au sol et leurs teintes variables, le ressenti du moment est suggéré : très froid dans l’appartement de Christine adulte, lorsqu’elle rejette violemment sa mère ou l’appelle en larmes, et très intimiste durant l’enfance de Christine avant qu’elle ne rencontre son père.

2016-17 CDN Besançon Répétitions Théâtre Besançon "un Amour Impossible" de et adapté par Christine Angot mise en scène Célie Pauthe Avec Maria de Medeiros Bulle Ogier Scénographie Guillaume Delaveau Lumières Sébastien Michaud Création sonore Aline Loustalot Vidéo François Weber Costumes Anaîs Romand Collaboration artistique Denis Loubaton Assistanat à la mise en scène Marie Fortuit

La temporalité de deux vies

La réécriture par Angot de son propre texte prend la forme d’une mosaïque. Le fil conducteur n’est plus la temporalité simple et narrative des événements, mais celle des émotions et de la tentative de reconstruction d’une Christine brisée. Entre dégringolades, appels au secours, et moments de dialogue entre les deux femmes, l’ancienne enfant tente de reconstruire comme un puzzle l’histoire de sa mère. Elle ne la voit plus uniquement comme celle qui l’a laissée souffrir des années durant sans agir mais comme une femme, simplement.

Ainsi, des scènes d’enfance suivent l’annonce du décès de ce père, durant lesquelles Maria de Medeiros joue Christine récitant ses leçons. Les comédiennes interprètent avec naturel – même si, au premier abord, une femme de cinquante ans parlant avec une voix d’enfant peut mettre légèrement mal à l’aise. La mise en scène reflète avec justesse l’un des caractères principaux justement de la relation entre Rachel et Christine : elles sont le noyau à la fois temporel et spatial du spectacle, mais aussi de leurs deux vies – et ce avant même la naissance de Christine. 

Les moments de respiration entre les scènes expriment avec poésie le temps de deux vies qui passent ; ils nous suspendent au-dessus de la douleur, dans la nostalgie d’une vie que les deux femmes n’auront jamais eues. Car le spectacle parvient, en somme, à dresser le tableau de leurs rêves brisés, mais aussi celui d’un état social – celui des jeunes femmes livrées à elles-mêmes et écrasées dans leur propre milieu. Et finalement, toute cette destruction de la part de Pierre aura eu en vue de rappeler à Rachel qu’elle a eu tort de désirer mieux. Ou du moins, qu’il est de ces environnements qui n’oublieront jamais ni d’où vous venez, ni leurs jugements de valeur à ce sujet. Christine, elle, constitue simplement un instrument supplémentaire, et ce au prix de sa vie.

 » Cet amour-là, […] est-il réellement impossible ? Mon premier mouvement de lectrice était de répondre, non, il n’est pas impossible puisque justement, le roman raconte combien il va parvenir à se frayer un chemin malgré la violence inouïe qu’il a subie. Mais ce qu’il me semble comprendre […] c’est que oui, c’est bien aussi une forme d’amour impossible dont il est question. L’aveuglement et l’impuissance à parler dont la mère fait preuve […] demeurent et demeureront d’une certaine manière irréparables.  » ¹

 

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Lecture par Christine Angot
Samedi 4 Mars | 16h00 | Berthier 17e | Pour y aller

Avec qui y aller ? Votre mère, un membre de la brigade de protection des mineurs, un.e psychanalyste intellectuel.le.


¹ Célie Pauthe dans « Du je au nous », un entretien mené par Laetitia Dumont Lewy, Octobre 2016.
Crédit photo : Elisabeth Carecchio.

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