Gerard Richter, une pièce pour le théâtre de et par Mårten Spångberg

Nos mélancolies communes

Du 11 au 14/05/2017 au KVS_BOL (Bruxelles) | Durée : 3h | Pour y aller

Chorégraphe régulier du Kunstenfestivaldesarts, Mårten Spångberg développe ici un spectacle sensible, qui semble porter un regard doux, quoique triste, sur le déroulement de nos propres existences. Comme une série de mantras que l’on répéterait inlassablement, les dialogues entre les personnages viennent s’ancrer dans nos esprits, jusqu’à les hanter encore, plusieurs heures après. Une création expérimentale réussie.

Spångberg mentionne plusieurs noms dans son livret de présentation pour « Gerard Richter, une pièce pour le théâtre » : le philosophe Werner Hamacher, la poétesse Gertrude Stein, l’auteur Roland Barthes, le peintre Henri Michaux… Malgré que tous ces noms d’intellectuels soient mentionnés dans le programme, le metteur en scène crée un spectacle dans lequel en peu de mots, on parvient à entrer dans un état de résignation apaisée, et à porter un regard indulgent sur nos fragilités et nos tristesses intimes.

Lenteur, douceur et intimité

Une musique sérielle et répétitive faite de beats marque le fil directeur de la performance. Son volume est bas – on entend certains craquement de la scène ou bruits de pas des danseurs, créant une familiarité et une intimité au long du spectacle. Les danseurs s’assemblent deux par deux, entamant des dialogues personnels, calmes et posés. Sauf que ces binômes ne sont pas fixes (ni en termes de personnages, en en terme de genre), et que ces morceaux de dialogue continuent et se répètent, expérimentant une multitude d’assemblages différents. « Does it get easier ? -No. Yes. » , « Be certain to notice the collateral beauty. »…

Des bribes de ces conversations intimes s’impriment dans nos têtes et nous bercent, tandis que l’on contemple ces deux individus qui se seraient rencontrés, au cours d’une soirée, pour partager quelques minutes de mélancolie.

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La scénographie, quant à elle, renforce ce sentiment de chez soi : des peaux disposées au sol, quelques ornements à jardin, et une paroi tressée suspendue au-dessus des danseurs. Même si l’esthétique n’est pas celle que vous mettriez chez vous, elle reflète notre présence dans des lieux intimes. L’ambiance est feutrée, et le décor n’évolue pas, hormis deux lumières qui s’allument et s’éteignent très progressivement. Comme si le metteur en scène avait voulu créer un safe place qui puisse être commun à tous ses spectateurs, le temps d’une soirée.

Fantômes de vies vécues

En parallèle des dialogues évoqués plus haut, plusieurs personnages effectuent des danses. Elles sont elles aussi lentes, voire nonchalantes, mais décrivent des gestes amples et généreux. Loin de la quelconque performance physique, ces mouvements semblent surtout être réalisés par les danseurs, pour eux-mêmes. Leurs regards sont souvent vers le bas, ou dans le vide, tandis qu’ils s’assemblent parfois par deux ou trois. Mais cela reste toujours comme s’ils dansaient seuls, remuant leurs propres souvenirs avec délicatesse et suspendant le temps.

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Au fil du spectacle, les danseurs sortent très doucement pour se changer, et reviennent arborant des tenues de plus en plus extravagantes : chemises hawaïennes, bas amples et bariolés, longues tuniques à motifs… Qu’on y voie des pyjamas ou des tenues de vacances, il est sûr que ces habits marquent une rupture avec notre quotidienneté urbaine. Ils expriment aussi quelque chose de ceux qui les portent.

Capacité à s’exprimer soi-même de plus en plus ? Laisser aller ? On peut y trouver plusieurs interprétations. Mais cela crée un rapport plus intime encore avec ces personnages qui se livrent devant nous, dans des mots que l’on connaît maintenant presque par cœur. Le temps est suspendu, comme si toutes ces vies n’avaient toujours été vécues que pour pouvoir les regarder un jour de plus loin, avec à la fois sagesse et résignation.

Bien que ce spectacle puisse paraître très long à certains, la sensibilité de son propos ne nous échappe pas, semblant vouloir nous offrir le temps de nous recueillir sur toutes ces vies et ces années passées.

Avec qui y aller ? Les éternels mélancoliques, les nostalgiques, les introspectifs, et les désillusionnés sereins. 


Crédit photo : Anna Van Aerschot.

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