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Le journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau par Patricia Piazza Georget

La misère et la grâce

Au Théâtre Les Déchargeurs 18/05 au 22/06 et du 29/06 au 28/07/2017 | Durée 1h15 | Pour y aller

eugene indifferentLe destin cruel d’une domestique, Célestine, au tournant du 20e siècle. Une mise en scène pleine de grâce mais qui souffre de la comparaison avec d’autres adaptations et aurait bien mérité un petit effort de modernisation.

Arrivée récemment de Paris, Célestine s’engage comme femme de chambre chez un couple de vieux aristocrates de province. Entre ennui, désir concupiscent à peine voilé de monsieur et petites cruautés de madame, elle confie son quotidien de domestique au tournant de la Belle Epoque à son journal et à sa collègue Marianne.

Peu à peu, les éléments de sa vie, son passé sordide notamment, refont surface. Avant sa rencontre avec un authentique “salaud”, celui qu’elle pense être un assassin d’enfant. On vous prévient tout de suite, cependant : il ne s’agit absolument pas d’un polar mais plutôt d’un récit quasi documentaire sur les petites médiocrités quotidiennes et l’hypocrisie d’une société vieillissante.

Adapté au cinéma il y a tout juste deux ans par Benoît Jacquot avec Léa Seydoux dans le rôle principal, le roman d’Octave Mirbeau, publié en 1900 avait déjà été porté sur grand écran une première fois par Luis Buñuel en 1964. Jeanne Moreau y campait une domestique au caractère bien trempé dont la guerre des nerfs avec ses patrons apparaissait comme une métaphore de la lutte des classes. L’apparition du tueur d’enfants dans la deuxième partie devenait quant à elle une métaphore de la montée du fascisme.

La nouvelle mise en scène de au théâtre des Déchargeurs semble plus proche du roman original. Au point que la dimension sociale – ou comment la lutte des classes se décline au féminin – si elle est bien présente, s’efface presque au profit de la dimension intime. Ce qui donne un Journal bizarrement dépolitisé.

Manichéen

journal dune femme de chambre - (c) DäK - 04Patricia Piazza Georget, l’actrice principale et metteuse en scène pose une autre question : qui est Célestine, d’où vient-elle, quels sont ses rêves, ses aspirations ? Pour suivre son évolution, le deuxième personnage, celui de Marianne, incarné par une jeune fille visiblement plus danseuse que comédienne, semble littéralement “ne pas exister”. Confidente de Célestine, témoin silencieux de ses malheurs, Marianne paraît représenter son journal intime, sa voix intérieure ou bien un ange gardien, vêtu de blanc, ouvrant la pièce par une danse aérienne.

La grande force de cette proposition repose probablement sur cette mise en scène “de fauché”, en grande partie chorégraphiée et où tout repose sur les jeux de lumière : blanche pour la grâce perdue de Célestine, rouge comme le sang des enfants assassinés. 

Egalement vêtu de blanc, le personnage principal apparaît quant à elle comme le symbole de la jeune fille pure livrée à la méchanceté du monde. Dans le film de 1964 au contraire, la Célestine de Jeanne Moreau n’était pas une sainte, mais plutôt une femme de caractère, au passé trouble, légèrement amorale, capable de tenir tête à ses patrons. Le côté un peu manichéen de la mise en scène des Déchargeurs est encore renforcé par l’emploi de symboles religieux : un crucifix qui surplombe la scène et un chant religieux ouvrent et ferment la pièce.

Vieillot

Quoique bonne actrice, Patricia Piazza, qui interprète Célestine, cabotine un peu et a tendance à se répéter quand elle incarne tous les personnages qu’elle rencontre, à croire que sa gamme de jeu est quelque peu limitée. Son Journal souffre un peu de la comparaison avec l’adaptation de Buñuel et ne convaincra probablement pas tout le monde. Certains pourront se demander quel était l’intérêt de se frotter encore à l’exercice quand d’autres l’ont fait avec plus de talent. Ou avoir l’impression d’une accumulation de clichés, tant la violence sociale envers les femmes est un sujet déjà abondamment traité.

Dénoncer la condition des domestiques était novateur à l’époque de l’écriture du roman de Mirbeau mais aujourd’hui ? Comme l’adaptation est un peu trop littérale, le texte semble d’autant plus vieillot. Parler de “vice” au sujet de l’homosexualité tant masculine que féminine aujourd’hui vous arrache au mieux un sourire, au pire un soupir.  La dimension sexuelle – le fantasme de la soubrette – y est forcément hideuse. Alors que dans l’adaptation de Buñuel, le fétichisme du patron fasciné par les bottes de sa domestique était présenté de façon comique, sur la scène des Déchargeurs, cette “déviance” devient quelque chose de répugnant.

En ce sens, peut-être la mise en scène aurait-elle gagné à être plus “moderne” et à supprimer certaines longueurs, qui font vite sombrer la pièce dans le pathos. D’une durée d’à peine une heure, ce Journal réussit à vous ennuyer à force de détours et de scènes descriptives. Lorsque l’intrigue prend soudain une tournure policière dans la dernière partie avec la découverte du corps d’une petite fille dans la forêt, le Rhino avait déjà décroché.

Avec qui y aller ? Un.e marxiste, un.e féministe, un.e lettreux/se (non, ce n’est pas le début d’une blague)


Crédit photo : Jean-François Faure

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