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Misterioso 119 de Koffi Kwahulé par Laora Climent et Okto

Le c(h)oeur des femmes

Le 28 novembre au Festival Nanterre sur Scène | Durée : 1h15 | Pour y aller

eugene3Une travailleuse sociale tente de monter un atelier théâtre dans une prison pour femmes. Venue du “dehors”, elle va partir à la découverte de ces criminelles, s’engager dans un duel amoureux avec l’une d’entre elles, jusqu’à faire corps avec la prison. Une pièce intimiste et dure sur la féminité, servie par une mise en scène âpre qui met l’accent sur la puissance des corps et des sentiments violemment exprimés.

Dans une prison pour femmes située en Afrique mais qui pourrait se trouver n’importe où, une travailleuse sociale est engagée pour animer un atelier théâtre. Exercice délicat s’il en est, presque une mission-suicide : sa remplaçante est morte quelque temps auparavant, tombée de la fenêtre. S’est-elle suicidée ? A-t-elle été poussée ? Était-ce un accident ? Un meurtre ? Mystère…

Dans cette pièce sur la violence de la vie et des sentiments contrariés, où tous les personnages sont des femmes, la confrontation entre ces deux univers si différents, celui si feutré “du dehors” incarné par l’intervenante, et celui, dur et âpre, de la prison pour femmes, est à la base de toutes les crispations à venir.

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Comme pour mieux nous avertir de l’inexorable dénouement, les cinq détenues dont l’intervenante a la charge dessinent dès les premiers instants un couteau avec leur propre corps trempé dans la peinture blanche. Comme un cadeau de bienvenue ou un avertissement, une “épée de Damoclès” placée au-dessus de la tête de l’intervenante et une façon de dire : “Voilà comment tu vas finir”.

Amour animal

Ce crime “passionnel” nous est connu dès le départ : il est le fruit de cette sourde relation d’amour-haine, à la fois ambiguë et âpre, qui s’engage pratiquement dès le départ entre l’intervenante et l’une des détenues, la “forte tête” du groupe – les personnages n’ont jamais de nom, comme s’ils étaient eux-mêmes des archétypes.

Cet amour primitif et violent semble si intraitable qu’il ne peut que littéralement “dévorer” tous ceux qui sont sur son passage, comme la prisonnière l’évoque lorsqu’elle fait référence à ces langues africaines, comme le baoulé, où un seul et même mot signifie à la fois “aimer” et “manger”. A noter la performance de l’actrice qui incarne la prisonnière. Son jeu extrêmement “physique” tout en âpreté et en animalité, conjugue danse et fougue.

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Autour d’elle et de l’intervenante, les autres prisonnières, comme le chœur de l’Antiquité, viennent se livrer à de surprenantes séances de confession où elles laissent parfois s’exprimer toute leur sensualité. Dans ces moments où elles se livrent sans pudeur sur toutes ces petites vexations qui briment la vie des femmes au quotidien, les lumières s’éteignent soudainement et laissent apparaître sur leurs visages des peintures tribales blanches. Le blanc, à la fois la couleur de l’innocence (en Occident) et du deuil (en Orient), est d’ailleurs omniprésent dans la pièce.

Dans la lumière tamisée, ces peintures évoquent des squelettes, comme des résidus de leur vie d’avant. Le passé de ces femmes criminelles, emmurées dans leur souffrance et dans l’incompréhension de leur crime, se dévoile alors sous les yeux des spectateurs.

La « monstruosité » de leur crime n’y apparaît plus que comme une incompréhension face au monde, un refus de la féminité dans un monde hostile, voire d’une maternité elle-même perçue comme monstrueuse et anormale. Au final, c’est moins au sacrifice rituel de l’intervenante qu’on assiste qu’à sa conversion au monde brutal de la prison, dont elle finit symboliquement par adopter les codes en s’enduisant à son tour de peinture blanche.

Avec qui y aller ? Un.e. passionné.e.


Crédit photo : Michelle Piana et Brune Aulagne Barbier

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