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Quills de Doug Wright par Robert Lepage & Jean-Pierre Cloutier

J’écris, donc je jouis

Du 06 au 18/02/2018 à la Colline (Paris 20e)| Durée : 2h20|  Pour y aller

Écrite en 1990, la pièce de Doug Wright vibre d’une énergie délirante dans cette mise en scène faussement minimaliste mais bougrement efficace du duo québécois Robert Lepage & Jean-Pierre Cloutier. Les derniers jours du sulfureux marquis de Sade à l’asile de Charenton, à la merci d’un docteur cocufié et d’un prêtre plein de bonté (mal placée ?) – tout un programme ! On aurait eu plus d’une raison d’avoir peur. La joie de s’être trompés n’en est que plus vive.

Libertin congénital, athée impitoyable, écrivain voué à l’érotisme, au sadisme (on lui doit le terme) et à la pornographie, le marquis de Sade a passé 27 années de sa vie en prison/asile de fous. Né en France en 1740 et mort en 1814, sa réputation et ses écrits ont nourri nombre d’œuvres après lui – la pièce de Doug Wright en fait partie.

Auteur américain, ce dernier s’empare en 1990 des derniers jours du «divin marquis» pour parler de censure, de liberté d’expression et des répercussions de l’œuvre d’un artiste voué à l’opprobre. La pièce fut également portée à l’écran en 2000 par Philip Kaufman avec Geoffrey Rush dans le rôle du marquis, Kate Winslet, Joaquin Phoenix et Michael Caine (tout simplement).

Sexe, mensonges et beaux duos

Pour cette première adaptation française de Quills, Robert Lepage, co-metteur en scène, endosse avec maestria les habits chamarrés et la perruque poudrée du marquis. Il est tout simplement génial ! Chaque geste, chaque mimique est d’une élégance désarmante. Les mots pleuvent de sa bouche moqueuse et leur obscénité charmante, piquée d’humour et d’intelligence flegmatique oh so british (eh oui l’auteur est anglo-saxon) enveloppe ses interlocuteurs dans une étreinte doucereuse et viciée.

Sade est prisonnier mais c’est lui le véritable roi de la cour des miracles de Charenton – sa plume, ses mains, sa langue, sa ver(g)ve sont toujours aussi follement affûtées et son désir d’écrire, d’être lu ne connait aucune limite.

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Artiste débridé ou diable destructeur ? Victime d’un clergé et d’une société hypocrites ou démon irresponsable ? Nous ne nous risquons pas à formuler une réponse mais force est de constater que le marquis attise les désirs peu catholiques de ceux qui l’entourent : le Dr Royer-Collard (Pierre Lebeau, très drôle) cherche à escroquer la femme du marquis (Erika Gagnon) afin de faire bâtir par l’architecte Prouix (Pierre-Olivier Grondin) une cage dorée pour sa jeune épouse volage.

Madeleine (Mary-Lee Picknell), la jeune blanchisseuse de Charenton, promène son innocence virginale (clin d’œil à sa profession ?) autour du marquis et du prêtre avec une joie de vivre presque libertine. Avec sa tenue et son opulente chevelure rousse, on aurait presque envie de chanter du Mylène Farmer. Elle est de fait la complice du marquis, celle qui l’aide à publier ses écrits par-delà les murs de l’asile et échange des baisers contre le plaisir interdit d’avoir la primeur sur ses fables violentes et pornographiques.

Cependant, c’est la relation entre le marquis et l’Abbé du Coulmier qui nous tient en haleine. Incarné par Pierre-Yves Cardinal, la descente aux enfers de ce prêtre sincère et éclairé est troublante à plus d’un titre : d’abord parce que l’on n’a jamais pu oublier le magnétisme délirant du comédien révélé par le cinéaste québécois Xavier Dolan dans son excellent thriller Tom à la Ferme; ensuite parce que la tension entre les deux personnages nous ballotte inlassablement entre la possibilité d’une amitié, leur rivalité amoureuse et l’incompatibilité de leurs convictions.

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Pas encore convaincus?

Enfin et surtout, cette plongée destructrice est magnifiquement servie par une mise en scène au cordeau, faussement minimaliste et bougrement efficace ! L’espace des comédiens semble se réduire à deux pièces, un bureau et une cellule. Or un savant agencement de miroirs coulissants et grinçants (l’essentiel de la bande son), tour à tour pans de murs et carrousel tourbillonnant, rythme judicieusement les respirations et accélérations de la narration.

On pense aux labyrinthes glacés et angoissants des fêtes foraines (le maquillage du marquis n’est-il pas à mi-chemin entre le noble décati et le clown triste ?) ou encore aux miroirs des vieilles horloges et boites à musique d’antan.

Nous sommes venus anxieux : comment parler du marquis de Sade sans tomber dans le piège de l’obscénité vulgaire, de la nudité vue et revue jusqu’à plus soif ? Comment faire honneur au texte de Doug Wright sans trahir l’esprit et l’humour noir de la langue anglaise ? Pari réussi et nous sommes si heureux qu’on en oublie les quelques maladresses et l’éventuelle lourdeur des premières scènes !

C’est jouissif, complètement décadent et érotique sans jamais céder à la facilité. Et ça ne plaira sans doute pas à tout le monde. Mais en substance : Youpi, c’était trop chouette!

Avec qui y aller ? Un amateur de littérature – mais en vrai avec tous vos amis de + de 16 ans. On aimerait plutôt vous dire avec qui ne PAS y aller… On vous laisse deviner. 


Crédits photos : Christophe Manquillet pour la 1e, Stéphane Bourgeois pour la 2e. 

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