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Warum Läuft Herr R. Amok ? de Rainer Werner Fassbinder et Michael Fengler par Susanne Kennedy

Une vitrine de pantins apathiques

Du 25 au 28/01/2018 à Nanterre-Amandiers | Durée : 2h10 | Pour y aller

Eugène tres content« Warun Läuft Herr R. Amok ? » ou « Pourquoi M. R est-il atteint de folie meurtrière ? » ne laisse pas indifférent ! Adapté d’un film de Rainer Werner Fassbinder et Michael Fengler, il dépeint le quotidien banal et ordonné de ce Monsieur R, jusqu’au jour où celui-ci assassine son entourage avec sang-froid, voir apathie. On est pris dans une spirale à la fois drôle et laborieuse de successions de tableaux et d’échanges impassibles entre les personnages.

La metteuse en scène Susanne Kennedy retranscrit mot pour mot les dialogues du film, et sa chronologie. Elle crée un monde déconcertant travaillé au détail près, où le jeu d’acteur et la bande sonore sont étrangement soudés, où rien est laissé au hasard.

Curieux tableaux de vie

Le spectateur est face à une étonnante installation qu’on pourrait considérer comme une sorte de télévision géante avec des enceintes de chaque côté, ou bien juste une pièce en lambris. Les personnages ressemblent à des mannequins, ils sont inexpressifs, affublés d’un masque en silicone couleur peau. Certains comédiens ont des micros, la plupart jouent en playback. Les voix sont un peu déformées, monocordes, comme désincarnées, les dialogues sont ponctués de silences incongrus.

On passe d’une scène à l’autre grâce à de petits interludes : déroulement d’un écran en premier plan, projection de vidéos basse définition et annonce d’un lieu (« au café », « au bureau », « dans la rue »…), accompagné d’une ligne de basse électrique qui fait penser à un gimmick de jeu vidéo.

Certains personnages semblent avoir les pieds enracinés dans le sol, chaque geste est millimétré, mais d’apparence malhabile, les corps sont toujours un peu dodelinant, semblent être égarés, ou hagards. Ils sont comme plantés là, sans raison, devant le public à qui ils lancent des regards dont la signification est libre d’interprétation.

De plus, certaines actions – à savoir qu’il se passe si peu de choses que chacune obtient notre plus grande attention – sont renforcées par des bruitages exacerbés ! Par exemple le fait de boire, de se gratter, de manger, est accompagné du bruit adéquat. De petites choses prennent d’énormes proportions ! Comme un focus sensoriel que nous pouvons faire quand des petits riens nous énervent, nous obsèdent, jusqu’à en devenir fous. Et alors, sans sauvagerie aucune, le moment arrive où M. R fracasse la tête de ses proches. Avec cette même précision dans la synchronisation des corps avec la bande sonore, et la nonchalance effrayante et fascinante des pantins.

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Comique embarrassant

On se sent comme dans une sorte de simulation de vie, un univers virtuel qui rappelle la communauté des SIMS. Le quotidien sans relief et les échanges impersonnels qu’ont les personnages sont, ici, saisissants et absurdes – alors que tout semble naturel et anodin dans le film ! L’effet comique est donc garanti. Mais après l’étonnement des premières situations, le temps s’étire et le dénouement se fait beaucoup désirer. On se sent un peu piégé, comme M. R !

Parmi les micro-événements qui ponctuent la vie de M. R, il y a une constante, un leitmotiv : une mélodie qu’il a entendue à la radio et qu’il chantonne sans se rappeler du chanteur ou du titre de la chanson. A travers cette quête à la fois comique et touchante on peut percevoir un brin d’humanité chez M. R. Mais aussi, sa drôle de perception, et appréhension du monde. D’une façon atonique il fredonne l’air qui l’obnubile (assez éloigné de la chanson originale !) et en parallèle, il va décrire la chanson avec passion, en évoquant des sentiments (insoupçonnés !) qui le traversent. Ses émotions et leurs extériorisations sont en décalage ! Ils semblent alors incompatibles, conflictuels.

La pièce est tout de même joyeusement clôturée par ce même stimulus musical, et la danse d’une femme âgée – en chair et en os ! – pour faire retomber la pression, réveiller notre gaieté, notre plaisir de se mouvoir et de s’émouvoir.

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Pour conclure, on n’en sort pas indemne ! Replonger dans un dialogue anodin sonnera bizarrement à l’oreille, et la peur d’avoir un visage aussi lisse que ceux de Susanne Kennedy hante bien quelques heures !

 

Avec qui y aller ? Des curieux ! Des audacieux ! Des amateurs d’humour noir.


Crédit photos : Ju Ostkreuz

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