Sorour Darabi - Farci.e © Mehrdad Motejalli
Farci.e de Sorour Darabi

Lorsque la langue veut enfermer

Du 16 au 20/05/2018 à l’INSAS (Bruxelles) | Durée : 40mn | Pour y aller

eugene3Sorour Darabi, jeune chorégraphe iranien.ne, questionne dans son spectacle Farci.e l’obligation dans la langue française d’assigner un genre aux personnes et aux choses. En effet, cela n’est pas le cas dans sa langue maternelle, le farsi. Alors qu’aujourd’hui les débats autour de l’utilisation de l’écriture inclusive se font de plus en plus animés, c’est ici sans aucune parole, et uniquement par le corps que Darabi livre sa propre réflexion sur le sujet.

Comment parler de soi, et prendre réellement du recul sur les assignations de genre, lorsque l’on emploie une langue qui ne cesse de nous obliger à nous qualifier, ainsi que tout ce qui nous entoure ? Là où certaines langues n’emploient ni masculin ni féminin, ou encore offrent la possibilité d’employer un genre neutre (c’est le cas du Suédois par exemple), le Français a plutôt tendance à obliger chacun à se positionner et se dévoiler, parfois à son insu, à ce sujet. Sorour Darabi, heurté.e par cela lors de son arrivée en France,  à défaut de se sentir inclus.se dans un langage dichotomique qui nie tout ce qui peut se trouver entre le masculin et le féminin, se propose de faire courber la langue à son propre corps… en l’ingérant.

Insoumission et  espièglerie

Sorour entre par une petite porte, au lointain. Humble, il.elle s’avance, s’assied à un bureau, face à une pile de feuilles et une bouteille d’eau – comme pour entamer une présentation powerpoint ou un rapport annuel. Ses gestes sont lents, son regard franc, et les lumières blanches et crues sont allumées sur scène et dans la petite salle de l’INSAS. Mais il n’est pas question de prendre la parole : c’est très lentement, et dans un silence total, que Darabi éprouve le texte devant son public, avec une gestuelle complice et provocatrice.

Son regard balaie l’intégralité de la salle, chacun des grattements de gorge se fait entendre… Mais qui crée la tension ? C’est ce que semble nous dire le regard de Sorour alors qu’il.elle commence à tout simplement ingérer le texte qui était posé sur la table, après l’avoir humidifié, manipulé, malaxé – tout cela au ralenti. Comme un.e enfant qui développerait sa propre manière de se réapproprier une langue qui, dans sa forme adulte et rigide, ne permet pas d’exprimer la nuance avec laquelle l’artiste se conçoit. Au lieu de se plier, c’est il.elle qui plie le verbe à son propre corps.

Sorour Darabi - Farci.e © Mehrdad Motejalli-1

Gestuelle évocatrice et corps assumé

Ce n’est pas anodin si la gestuelle de Darabi est parfois évocatrice. Au fil de ces quarante minutes, il.elle ne nous communique pas uniquement l’état d’avancement de son repas de papier. Ce sont aussi énormément d’images qui, dans les gestes et le regard soutenu de le.la performeur.euse, repoussent chacun dans ses retranchements. A chacun de gérer son cerveau, Darabi de son côté nous montre bien qu’il.elle n’éprouve aucun malaise. Il lui est possible de jouer avec son public de l’ambiguïté, et d’assumer un corps qui ne correspond pas aux attentes d’une langue basée sur la séparation stricte du masculin et du féminin.

Et c’est peut-être là le plus fort argument de sa performance contre un systématisme de langage qui, à défaut de pouvoir réellement enfermer les individus pour qui la fluidité des genres est une évidence, pose plus de problème à celui qui ne peut la regarder. A l’image d’une grande partie de la génération dont il.elle fait partie, Sorour laisse l’absurdité d’une classification genrée rigide et dépassée se déconstruire toute seule. Simple mais efficace.

Avec qui y aller ? Toute personne pour qui la binarité des genres est une aberration, ou qui souhaite voir un.e artiste, assis.se derrière un bureau, déconstruire une langue sans une seule parole.


 Crédit photo : Mehrdad Motejalli.

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