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Mama de et par Ahmed El Attar

Rigidités et transmission

Du 11 au 14/10/2018 à la Maison de la Culture de Bobigny | Durée : 1h15 | Pour y aller

eugene indifferentAhmed El Attar monte pour le Festival d’Automne le spectacle « Mama ». Metteur en scène, auteur et traducteur égyptien, il choisit de porter son regard sur la position de la femme dans la matrice familiale moyen-orientale bourgeoise. Ne contribue-t-elle pas, elle aussi, à appuyer sa dimension patriarcale et machiste ? Un point de départ certes intéressant, nourri par une mise en scène à l’image du milieu qu’elle dépeint : très bourgeoise et assez statique.

Il est de ces spectacles qui peuvent restituer avec justesse et précision certains sujets, tout en se munissant d’une « moralité » très difficile à supporter dès lors qu’on s’y penche d’un peu plus près. C’est ce qu’a été l’expérience « Mama » pour le Rhinocéros : une relative satisfaction sur la forme, une épreuve en ce qui concerne le fond et le message transmis.

La famille comme lieu des interactions premières

El Attar dépeint donc dans « Mama » le quotidien d’une famille arabe aisée – ici égyptienne. Chacun y joue à merveille son rôle. Cette mama justement, assise sur son fauteuil rembourré aux allures de trône, commente tout et tout le monde, appelle la bonne, donne des leçons et des ordres. La femme est chargée, que ce soit par sa belle-mère ou son mari, de prendre en charge l’éducation de ses enfants et le maintien du foyer ; elle fait un peu de shopping, quelques régimes, appelle ses copines. L’époux et fils, lui, est absent, fait son business, va à la salle de sport. De même pour son père à lui, qui prend presque des allures sacrées par son invisibilité. Les enfants et adolescents, eux, sont entre réprimandes et cadeaux de tout type – avec bien sûr, une tendance à favoriser et sur-protéger le fils.

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Les échanges et le jeu sont à peine caricaturaux, et pour ceux.celles qui ont la chance ou malchance d’être issu.e.s de familles moyen-orientales il n’y a aucun doute qu’ils.elles reconnaîtront à la fois des manières et des mécanismes qui leurs seront familiers. On observe les interactions entre les femmes, puis entre les hommes et les femmes, leurs codes, leurs registres – et c’est là qu’Attar vient appuyer son propos.

La famille comme berceau du machisme

Tel est le postulat du metteur en scène : étant opprimée par le père, par le frère, ou encore par le mari, la femme, au sein-même de son foyer, ne possède que très peu de marge de manœuvres et de libertés. D’accord. Mais c’est à la naissance du fils, devenu un nouvel « alpha » dans la structure familiale, qu’elle peut acquérir du pouvoir. Affectivement, elle le tient et l’influence, tout en le gâtant et le chérissant aveuglément, comme une marque de sa propre valeur. De là s’ensuivent des relations entre les femmes d’autant plus subtilement hostiles : le fils est-il davantage à la mère ou à la femme, laquelle de ces deux le connaît le mieux, ou peut donner son avis sur son mode de vie et ses choix ?

Une hiérarchie entre les femmes s’établit dès lors sur le critère générationnel – reproduisant ainsi le modèle de transmission familial de la tension entre femmes, mais aussi du machisme. Car la femme, démunie de tout pouvoir, étouffe son mari, son fils, lui reproche son absence, tout en faisant de lui un messie lorsqu’il arrive et intervient – et là, l’homme se mettrait à détester la femme, au sein même de sa famille. El Attab dit lui-même :

 » Alors, par un instinct de vengeance, la mère, qui met au monde un garçon, cherche à le contrôler totalement, elle le tient depuis sa naissance jusqu’à ses quarante, cinquante ans et au-delà par un système de chantage émotionnel et de jeux de pouvoir constants. […] Comme je vous l’ai dit, je n’ai aucun espoir que l’homme change. Le seul espoir, si on veut sortir de ce cercle vicieux, c’est de donner conscience à cette femme qu’elle élève des garçons qui deviennent des bourreaux.  »
Ahmed El Attar, propos recueillis par Tony Abdo-Hanna pour le programme de salle

Difficile à lire donc, cela fait mal aux yeux : l’effort de sortir de la misogynie reposerait donc pour El Attab uniquement sur un effort unilatéral en provenance des femmes. C’est arrangeant, et probablement en ont-elles largement le temps dans l’univers bourgeois dépeint dans ce spectacle. Et peut-être un peu simplifié ?

Très amusant également à lire, car ces propos de M El Attab semblent sortir tout droit de la bouche des personnages de « Mama », et plus précisément de celle du fils – on l’espère consciemment. Car les personnages masculins ne sont ici guère que des hommes absents, incapables d’agir et qui, assis sur leurs privilèges (de sexe comme de classe) et désinvestis dans leur rôle familial, attendent gentiment de la femme qu’elle se charge du travail d’éducation. La boucle est bouclée, à nouveau dirait-on.

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Critiquer le traditionalisme de manière traditionnelle

Ainsi, bien que « Mama » dépeigne avec précision la matrice familiale moyen-orientale, on peine à supporter un moralisme de fond – qui échappera peut-être aux bienheureux n’ayant lu le programme de salle. Qu’El Attab ait des choses à régler avec sa mère, c’est une chose ; de là à en extrapoler l’origine de la misogynie dans la société, c’en est une autre. Et des décennies de recherches et d’écrits sur ce sujet sont là pour témoigner de sa complexité, et en révéler les nuances – nuance qui est absolument absente des propos du metteur en scène.

De plus, certains dispositifs de mise en scène peinent à rendre le spectacle moins linéaire. Qu’il s’agisse des dramatiques notes de piano qui viennent marquer les fins de scène, ou des dispositions scéniques très symétriques et rigides, on est dans un théâtre qui s’assume rangé, qui dépeint la bourgeoisie sans faire de vague – l’apparition d’un membre du crew ou d’une chanteuse ne cassant pas particulièrement ce déroulé très sage de scènes familiales. Cela étant, pourquoi pas, étant donné l’univers auquel appartiennent les personnages.

Nous resterons tout de même sur la question initialement posée, qui est d’autant plus vaste qu’elle est intéressante : où se créent la misogynie et l’inégalité des sexes – et ce dès la plus jeune âge ? Maintenant que nous avons l’opinion de Mr El Attab, nous pouvons poursuivre, avec davantage de nuance, vers de nouveaux horizons.

Avec qui y aller ? Vos amis ou votre famille moyen-orientale ou simplement un peu conventionnelle, sinon des personnes à qui vous aimeriez montrer à quoi ressemblent vos retours au pays


Crédit photo : Mostafa Abdel Aty.

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