Romain Cottard
Rencontre avec le comédien Romain Cottard

Poésie du mouvement, ode au collectif

Découvert en Diable flamboyant dans Le Maitre et Marguerite à Avignon, et jusqu’au 6 octobre au Monfort dans un rôle ambigu d’homme au foyer pour Une Maison de Poupée (critique Rhino), le comédien Romain Cottard n’est pas un inconnu du Rhino. Déjà en 2016, la rédac avait été voir l’un des spectacles de sa compagnie Les Sans Cou. On brûlait donc de lui poser tout un tas de questions. Propos recueillis ce lundi matin dans un paisible café de Montreuil, une bien jolie bulle théâtrale, énergisante et poétique avant d’attaquer la journée !

Comment as-tu atterri dans le théâtre ?

Tard. J’ai d’abord suivi une formation en économie à l’Université Paris-Dauphine. J’écrivais des chansons, je donnais des concerts. Et puis j’ai eu envie de travailler la scène, mais davantage comme un exercice de groupe. C’est lors de ma formation de comédien au Studio-théâtre d’Asnières que j’ai rencontré les copains avec lesquels j’ai fondé les Sans Cou (Clément Aubert, Paul Jeanson, Igor Mendjisky, Arnaud Pfeiffer).

Comment s’est formée cette compagnie des Sans Cou ?

De manière assez classique, comme tous les jeunes acteurs qui sortent de l’école, nous cherchions du travail mais l’on souhaitait faire des choses rapidement. Alors on a décidé de ne pas attendre, et de monter nos propres créations dans l’intervalle. Ça s’est fait comme ça, avec ce noyau dur de quatre copains.

D’où vient ce nom « les Sans Cou » ?

Ah ! Il s’agit d’un poème de Robert Desnos, Les Quatre Sans Cou. Ce poème est arrivé lors d’un moment de bascule pour notre bande : on avait tous passé le Conservatoire et tous eu le 1e tour à l’exception d’un seul, qui était tombé sur ce poème justement. Il l’a travaillé avec nous et voilà, les Sans Cou étaient nés. C’est un poème troublant et poétique, un poème rigolo. Nous sortions qui plus est d’un atelier sur le surréalisme, ça tombait bien ! Aucun d’entre nous n’a eu le Conservatoire finalement. Sauf un.

Les Sans Cou

Comment se passe le travail de création collective au sein de la compagnie?

Au commencement, on ne parle pas de théâtre mais plutôt du monde qui nous entoure, de ce qui nous touche et l’on essaie de faire émerger des préoccupations communes. Une fois cette thématique forte identifiée, on réfléchit à la forme que cela pourrait prendre. C’est un long processus qui peut parfois prendre deux ans, de sorte que lorsque l’on invite enfin d’autres comédiens à rejoindre le noyau dur de la troupe, la pièce est déjà largement pensée. Une fois le travail effectué sur le fond, la forme, la dramaturgie, Igor (Mendjisky) nous fait travailler en improvisation et chacun est libre d’apporter ce qu’il veut, ce qu’il est.

Parlons de tes projets actuels. Comment passe-t-on du Diable du Maître et Marguerite à Torvald dans Une Maison de Poupée ?

Je ne sais pas trop en vérité. Je dirais que c’est instinctif. Je fonctionne beaucoup à partir de ce qui sort de moi – je ne travaille pas un personnage à proprement parler. Commencer par apprendre le texte, le relire, s’y plonger permet de s’imprégner de la pièce de manière non intellectuelle. S’ensuit tout un cheminement de l’inconscient qui amène à une première proposition sur le plateau, proposition qui s’affine en échangeant. Mais attention, il y a un vrai, gros boulot réalisé avec le metteur en scène.

Pour le Diable du Maître et Marguerite, notre base était un texte extrêmement écrit et travaillé : les plages d’improvisation étaient minces mais ce rôle s’est imposé à moi. J’ai eu de la chance, avec un personnage comme celui-ci, tellement symbolique, cette toute puissance du Diable, je n’avais presque rien à faire – il fallait juste être là, présent. Les gens projettent tellement de choses sur cette figure de toute puissance, tu peux te reposer là-dessus. Ce n’était pas moi qui courait après la pièce car dès l’instant que le Diable est présent, le temps doit presque s’arrêter. J’ai aimé cette maîtrise, prendre mon temps avec le public précisément.

Une scène du Maitre et Marguerite avec Romain Cottard, Alexandre Soulie et Yuriy Zavalnyouk au Theatre de la Tempete a Paris - le 9 mai 2018.
Une scène du Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov, mise en scène de Igor Mendjisky avec Romain Cottard, Alexandre Soulie et Yuriy Zavalnyouk au Théâtre de la Tempête a Paris – le 9 mai 2018.

Pour Torvald, j’ai dû effectuer un travail beaucoup plus psychologique. J’ai puisé du côté de la méthode Stanislavski, me suis rapproché de choses qui viennent de moi. Torvald est un personnage anxieux, inquiet de sa place dans le couple, de la répartition des rôles, de sa masculinité. Nous avons beaucoup travaillé avec Lorraine (de Sagazan) sur la véracité des liens psychologiques entre les personnages. Nous ne savions pas au démarrage que nous allions inverser les rôles de la pièce. Nous avons passé deux semaines sur la version originale puis l’on a fini par basculer. La pièce était très forte dans le contexte de l’époque, mais aujourd’hui, la femme qui reste à la maison, ne travaille pas…bref, ça résistait, il fallait changer. On a voulu retravailler sans aller trop loin, cela aurait été contre le propos d’Henrik Ibsen.

Comment définirais-tu la relation entre Torvald et Nora, les deux personnages principaux d’Une Maison de Poupée ?

Jusqu’au moment de la pièce qui est un moment de crise, je pense qu’ils s’aiment et qu’inconsciemment, ils s’imaginent avoir trouvé un équilibre, un modèle de modernité. Mais l’arrivée de personnages extérieurs, de Christine notamment, qui s’étonne de son inactivité professionnelle, révèle à Torvald quelque chose de désagréable, d’irritant. L’intervention d’un maître chanteur  fait finalement éclater un secret et c’est cela qui va briser l’équilibre de Torvald, satisfait de rester à la maison tant que sa virilité est préservée par le fameux secret. Une fois celui-ci révélé, voilà Torvald fragilisé, son couple déséquilibré et effrité. Je crois que Torvald et Nora s’aiment mais peut-être se trompent-ils dans leur manière d’aimer. Jusque-là ils ne se parlaient pas vraiment, tout sonnait creux.

Comment imagines-tu la suite pour ce couple ?

Je n’y ai pas pensé. Je ne sais pas ce qu’il se passera. Je pense que Nora partira… mais pas tout de suite ! Peut-être est-ce le début d’une longue crise. Soit Nora part sans aucune forme de négociation, soit elle travaille sur leur couple et les force à se parler. Mais là je dois dire que j’extrapole complètement (rires).

Une Maison de Poupée au Monfort Theatre jusqu'au 6 octobre. Romain Cottard et Jeanne Favre. (photo de Pascal Victor/ArtComPress)
Une Maison de Poupée, librement inspirée d’Henrik Ibsen, mise en scène de Lorraine de Sagazan au Monfort Théâtre jusqu’au 6 octobre 2018. Romain Cottard et Jeanne Favre.
(photo de Pascal Victor/ArtComPress)

Que ce soit pour Le Maître et Marguerite, Une Maison de poupée ou même Notre crâne comme accessoire (Les Sans Cou), tu as été dans des mises en scène qui créent une proximité, une intimité avec le public. Comment l’analyses-tu ?

Ah tiens, c’est vrai ça ! Je crois que cette configuration est propre à notre génération. Il existe en ce moment une réflexion très importante sur le rapport au public, une vraie volonté de réinterroger le quatrième mur et la fiction, de déjouer les conventions. L’aspect immersif participe de cette réflexion. Peut-être sommes-nous une génération qui s’est ennuyée au théâtre étant plus jeunes ? Ou peut-être que nous sommes une génération qui zappe vite et à cet instant, par cette configuration, on veut capter l’attention du spectateur et le maintenir attentif grâce à ce lien. Ces mises en scène sont aussi intéressantes parce qu’elles génèrent une zone trouble : j’aime l’entretenir et jouer dans cette suspension entre le réel et la fiction.

A quoi penses-tu avant de monter sur scène ? Comment se préparer ?

Ça dépend des spectacles. Si le rôle est très physique, je passe par un échauffement. Pour le reste, je ne sais pas si je suis flemmard mais j’apprécie simplement d’être là dans le moment présent, de rire avec les autres comédiens, d’être toujours moi. Je ne veux pas de cette concentration, de cette posture du comédien qui me couperait de ce qui se passe autour de moi, j’aime être ouvert au mouvement, y compris avant de jouer. J’arrive sur scène plein de mon potentiel de vie, sans qu’il y ait de frontière. Je crois que Peter Brook disait quelque chose là-dessus. J’aime arriver dans le même état que dans la vie. Mais peut-être est-ce juste de la flemme ! (rires)

Tes inspirations en tant qu’artiste ?

C’est vraiment la littérature qui me nourrit, je lis énormément de romans et d’essais. La musique, elle, m’accompagne, j’en écoute beaucoup mais c’est plus sensoriel. Oui, ce sont les deux choses qui me nourrissent le plus. Je vais finalement assez peu au cinéma ou au théâtre et ne suis pas tant que cela inspiré par d’autres acteurs. En ce moment je lis le dramaturge Tim Crouch, j’ai aussi découvert Didier Eribon et son autobiographie Retour à Reims qui me déplace beaucoup. Enfin il y a Clément Rosset, un philosophe. Son essai Le Réel et son double m’accompagne depuis longtemps.

Un rôle qui t’a marqué tout particulièrement ?

Pour Idem, une création collective des Sans Cou sur le thème de l’identité, j’ai fait énormément de recherches pour construire un personnage et ça m’a passionné. Ce spectacle m’a permis de partir à la recherche de ma propre identité et d’explorer des thématiques qui sont un peu obsessionnelles chez moi.

Les Sans Cou (Clément Aubert, Romain Cottard, Paul Jeanson, Igor Mendjisky, Arnaud Pfeiffer).
Les Sans Cou (Clément Aubert, Romain Cottard, Paul Jeanson, Igor Mendjisky, Arnaud Pfeiffer).

C’est à dire ?

D’abord la notion de l’imposteur, la question de la légitimité : ça ne tient pas à grand-chose le métier que l’on fait. C’est fragile, c’est un peu un miracle d’être sur scène, d’être entendu, d’être écouté. Ça nécessite une grande exigence. Il y a ensuite la sensation, l’idée nietzschéenne de se créer soi-même, de développer sa puissance, d’être maître de soi, de ne pas subir le déterminisme mais au contraire d’en prendre conscience, de le dépasser. Enfin j’ai l’obsession de ne pas être rangé dans une case, de vouloir appartenir à tout, tout en souhaitant pouvoir disparaître.

Ce que tu aimes le plus dans ce métier ?

Etre avec les autres, aller à la rencontre de l’autre. J’aime être déplacé par une réflexion, une œuvre, un personnage. Ah oui, le mouvement est aussi une obsession chez moi, et ce mouvement n’est pas forcément physique.

Ce que tu aimes le moins ?

Etre loin de ma famille, j’ai deux petits garçons et une femme. J’adorerais partager ça avec eux.

Si tu étais une chanson ?

Ouh là, c’est très dur comme question. J’en ai tellement qui me viennent en tête… Plutôt une chanson de Léonard Cohen ou alors David Bowie.

Léonard Cohen, 1960s
Léonard Cohen, 1960s (Photo d’archive Polfoto)

 

 

 

David Bowie, 1974. (Photo by Terry O'Neill/Getty Images)
David Bowie, 1974. (Photo by Terry O’Neill/Getty Images)

Si tu étais un texte ?

Ce serait un poème de Jorge Luis Borges, Nostalgie du présent. Il est d’une très grande puissance et cet auteur m’émeut tout particulièrement. Il est tellement singulier, tellement étrange.

Tu as écrit, joué au théâtre, au cinéma, et même dans des comédies musicales. As-tu déjà fait de la mise en scène ?

Oui. Grâce aux créations collectives, on obtient une vision assez globale d’un spectacle, de son écriture, sa fabrication, sa scénographie, sa dramaturgie, ses costumes. Etre membre d’une compagnie, c’est aussi participer à cette construction globale. C’est cela que j’adore.

J’ai également co-écrit un seul en scène Je préfère être un météore. C’était un pur moment de plaisir, une vraie joie de voir cette actrice géniale (Sophie de Fürst), incarner ce texte que l’on avait écrit. Cela met la scène à distance aussi, et c’est plutôt reposant.

Nous sommes en train d’écrire un spectacle avec une partie de la bande des Sans Cou. Je compte participer assez largement à sa construction.

Avec Sophie de Fürst
Avec Sophie de Fürst

Un projet, une pièce que tu recommandes actuellement ?

J’ai vu et aimé cet été à la Manufacture (Avignon), la pièce d’Elise Chataurey Ce qui demeure. Je recommande également la pièce de Tim Crouch, Un Chêne.

S’il n’y avait pas le théâtre, que ferais-tu ?

Ecrire ou faire de la musique. Mais je devrais travailler pour tout cela, je devrais me remettre en mouvement.

Que peut on te souhaiter pour la suite ?

A l’heure d’aujourd’hui je n’ai pas forcément envie de travailler un théâtre de répertoire mais plutôt de me concentrer sur le travail en groupe. Le noyau initial des Sans Cou étant pour le moment en pause, souhaitez-moi de mener à bien ce projet d’écriture avec une partie du groupe, d’explorer à nouveau la création d’un spectacle dans sa totalité. Je n’ai pas peur, la solidarité du collectif rend la chose plus légère et c’est toujours une joie de réaliser quelque chose ensemble et chaque jour.

Merci Romain!

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