Représentation à la Colline, théâtre national, Paris. Mercredi 8 mai 2019.
Fauves de et par Wajdi Mouawad

Instinct animal

Du 9 mai au 21 juin au Théâtre de la Colline | Durée : 3h50 entracte comprise | Pour y aller

Eugène tres contentAvec Fauves, Wadji Mouawad nous propose à nouveau une fascinante saga familiale aux limites de la folie et de la tragédie, servie par une mise en scène qui s’amuse à jouer avec le spectateur.

Hippolyte, réalisateur de 40 ans, prototype du mâle occidental en crise, ne parvient pas à achever le montage de son dernier film, une histoire de meurtre passionnel avec en toile de fond les attentats du Bataclan. En plein milieu de ce passage à vide professionnel, survient la mort de sa mère. Comme dans Incendies, l’oeuvre qui a mis le nom de Wajdi Mouawad sur la carte des grands dramaturges contemporains notamment après son adaptation par Denis Villeneuve, l’ouverture du testament de la mère est l’occasion d’une surprenante découverte et le début d’un voyage initiatique à-travers le passé, entre le Maroc, le Canada et la France, entre les swinging sixties et la Résistance.

Wajdi Mouawad retrouve avec Fauves les thèmes qui irriguent son oeuvre : la quête des origines, l’exil, mais aussi les atavismes familiaux, le meurtre, le viol, l’inceste. Il y ajoute une dimension mythologique et cathartique et fait de Fauve un grand récit familial aux multiples facettes, sorte de A l’est d’Eden version francophone, qui emprunte autant à l’Ancien Testament qu’à la mythologie grecque. Son héros, que l’on devine être son alter ego, se nomme Hippolyte, comme l’objet de l’amour incestueux de Phédre dans la pièce de Racine. Son père, le bien-nommé Isaac de la Providence, incarne une sorte de patriarche abrahamique – il exerce d’ailleurs la profession de juge – qui se retrouve à devoir arbitrer entre deux femmes, l’une juive, l’autre arabe.

Les fauves qui donnent leur titre à la pièce, ce sont ces animaux sauvages qui se cachent en chaque être humain et le pousse parfois à la pire des extrémités : le meurtre. L’angoisse de la mort est donc omniprésente : la vieille Nimra – autre nom biblique – félicite Hippolyte d’avoir prénommé ses enfants Lazare et Viv, “des noms qui célèbrent la vie” comme pour mieux contrer cette angoisse.

Mais les fauves, ou plutôt les lionnes, ce sont aussi ces femmes fortes, mues par leur instinct, prêtes à endurer le pire pour leur survie, d’une incroyable capacité de résilience, typiques de la dramaturgie de Mouawad. Folle épopée, Fauves est une variation sur le thème du transgénérationnel, du retour du refoulé, où la souffrance se transmet d’une génération à l’autre, jusqu’à la découverte du péché originel, le premier meurtre, qui devait à son tour entraîner beaucoup d’autres souffrances.

Distorsion

L’action est portée par les mots de Mouawad, poétiques et crus, qui frappent comme des coups de fouet par leur beauté tout autant que leur vulgarité. Sa mise en scène, quasi-cinématographique, fait écho au métier d’Hippolyte, que l’on voit diriger ses comédiens, comme si l’on regardait un film dans le film. Comme pour mieux montrer la confusion mentale du héros à mesure qu’il défriche un peu plus l’histoire de sa famille, les mêmes scènes sont rejouées encore et encore par les comédiens, rembobinées, vues sous un autre angle, comme à-travers l’oeil d’une caméra. Via des ellipses et des flashbacks, le metteur en scène nous force à nous mettre dans la peau de personnages qui observent les autres ou rejouent les drames qu’ils auraient voulu éviter.

Représentation à la Colline, théâtre national, Paris. Mercredi 8 mai 2019.
Représentation à la Colline, théâtre national, Paris. Mercredi 8 mai 2019.

Malgré le lourd héritage familial, une porte de sortie est offerte via le personnage du fils, Lazare, qui se trouve être parmi les premiers astronautes français à partir explorer Mars depuis la base de Baïkounour, au Kazakhstan. L’espace apparaît comme une une échappatoire face à un passé familial difficile. La pièce se conclue donc sur une note d’espoir, doublée d’un message à portée écologiste un poil mièvre.

D’une durée de presque 4h, Fauves réussit quand même à tenir la distance, même si la première partie aurait presque pu se suffire à elle-même. La deuxième sombre un peu dans la facilité ou le mélo façon telenovela, et atteint par moments ce moment délicat à la frontière entre le génie et le ridicule. On note enfin un écart dans le jeu entre les différents comédiens, qui ne maîtrisent pas tous aussi bien, notamment les plus jeunes, la langue parfois baroque de Mouawad. Il est cependant possible d’en faire abstraction pour se plonger avec délectation dans cette saga où le temps et l’espace se tordent pour nous entraîner dans les abîmes de la folie humaine.

Avec qui y aller ? Un.e étudiant.e en lettres classiques, un.e psy, votre ami.e avec une famille tordue depuis huit générations.


Crédits : Alain Willaume

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *