Jusqu’au 11 avril 2009, théâtre de l’Odéon

Dernière pièce du cycle Howard Barker présenté cette saison au théâtre de l’Odéon, Tableau d’une exécution en est l’apothéose. Ce texte explore la création artistique en nous racontant l’histoire de Galactia, femme peintre commissionnée par le doge de Venise pour peindre une grande fresque de la bataille de Lépante. Le mécène insiste pour que son frère l’amiral y soit représenté de taille imposante pendant que la principale préoccupation de Galactia est d’arriver à rendre la vérité horrible et sanglante de la guerre, jusqu’à l’écœurement s’il le faut.

Le verbe de Barker est toujours aussi surprenant. La force de ce texte-ci vient qu’il juxtapose les nombreux regards qui se posent sur une œuvre : l’artiste, ses confrères jaloux, le commanditaire, le représentant de l’église, la critique, etc. Ces visions se complètent ou se confrontent pour à chaque fois mieux nous rappeler le pouvoir de la création artistique. Devant le tableau, c’est en fait la vérité de chacun qui se révèle.

La mise en scène de Christian Esnay propose un jeu de miroirs avec le texte. Reflet du sujet traité, le metteur en scène nous laisse tout observer de la création théâtrale se déroulant sous nos yeux. Les techniciens sont visibles, les comédiens se changent à vue et Esnay lui-même intervient à quelques reprises pour leur faire reprendre une scène ou un mouvement. Jeu de miroirs encore, lorsqu’il multiplie les interprètes pour un même personnage, comme Galactia qui apparaît sous les traits de différents comédiens, femmes ou hommes, parfois présents en même temps sur le plateau. Et cela marche. Le personnage n’y perd pas sa cohérence, au contraire, il n’en semble que plus complexe et plus juste. Le dédoublement de l’amiral est lui aussi très réussi, venant souligner intelligemment son narcissisme.

Ce brillant travail de mise en scène marque aussi par sa capacité à surprendre. À chaque fois que nous pensons avoir compris un mécanisme, une façon de faire, un nouvel élément vient déjouer ce que nous prenions pour acquis et relancer notre curiosité. Bien sûr, si cette approche réfléchie et maîtrisée fonctionne, c’est parce qu’elle est couplée avec la puissance émotionnelle des interprètes. Une scène comme celle du procès de Galactia, par exemple, est formellement belle avec son ballet de rideaux en arrière-plan, mais surtout, elle vous prend à la gorge de par l’intensité du jeu des comédiens.

Les acteurs de Tableau d’une exécution sont hypnotisants. Le travail d’ensemble est très impressionnant, peut-être renforcé par le fait que cette même distribution vient tout juste de terminer les représentations d’une autre mise en scène de Barker par Esnay, Les Européens. Qu’ils soient émouvants, ridicules ou emportés, le résultat est là : nous sommes avec eux dans chaque émotion qu’ils traversent. Il y a une telle cohérence dans cette troupe qu’il paraît injuste de citer plus particulièrement un comédien, et pourtant, la prestation de Laurent Pigeonnat en doge de Venise se détache par son énergie qui ne sacrifie rien à la subtilité.

Tableau d’une exécution réunit les trois formes d’intelligence que l’on espère toujours trouver en allant à une représentation, quel qu’en soit le genre : celle du texte, de l’interprétation et de la mise en scène. Que ce cadeau nous soit offert en mettant à nu les mécanismes de la création artistique n’en est que plus jubilatoire. Une exécution sans bavure.

Tableau d’une exécution de Howard Barker, mise en scène de Christian Esnay, théâtre de l’Odéon (ateliers Berthier)
Avec : Olivier Bouana, Belaïd Boudellal, Stefan Delon, Gérard Dumesnil, Éric Laguigné, Jacques Merle, Rose Mary d’Orros, Laurent Pigeonnat, Nathalie Vidal, Thierry Vu Huu

Article originellement publié sur Culturofil.net

2 réflexions sur “Tableau d’une exécution de Howard Barker

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