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Tétralogie, retour de Troie d’Euripide – Immersion en terre théâtrale

Jusqu’au 5 février 2012, théâtre de Châtillon

Cela faisait trois ans que l’on attendait de retrouver le travail de mise en scène de Christian Esnay – depuis le formidable Tableau d’une exécution1. Une attente qui en valait la peine, car pendant ce temps-là Esnay a concocté un projet fou et superbe : une plongée de sept heures dans le monde d’Euripide. Quatre pièces se répondent et se complètent : Hécube, Hélène, Oreste et Le Cyclope. La guerre de Troie a bien eu lieu et ses répercussions néfastes semblent infinies. Tragique ? Oui, bien sûr. Mais Esnay et sa troupe ont défriché ces textes pour en rendre la complexité et l’humanité : derrière la tragédie, ils ont été chercher la comédie, les demi-teintes, la satire et même la farce. Bienvenue en terre théâtrale, où tout est possible.

Pour cette fresque de sept heures avec de nombreux personnages, le choix est celui d’un jeu resserré, avec seulement cinq personnes sur scène. Des interprètes intenses et versatiles qui nous mènent par le bout du nez dans les dédales de la mythologie grecque. Tétralogie commence par l’histoire d’Hécube, reine de Troie déchue qui n’a plus rien si ce n’est ses enfants. Mais même eux, les dieux les réclament. Le cycle s’ouvre donc sur une tragédie, celle d’une mère à qui l’on arrache sa dernière raison de vivre. Lorsque Hécube s’effondre dans un cri muet en apprenant le destin fatal de sa fille, tout est là. La déchirure originelle, celle qui va alimenter son désespoir et sa rage de se battre jusqu’au bout pour tenter d’empêcher l’inévitable et, ensuite, réclamer vengeance. La scénographie est magistrale, ample et élégante, avec des mouvements de rideaux qui permettent de faire apparaître et disparaître les personnages à volonté. Du grand art.

Le grand chamboulement

Avec Hélène s’opère un premier glissement de registre. Dans cette version, Hélène n’a jamais mis les pieds à Troie : les dieux se sont joués d’elle, l’ont enfermée dans un château égyptien alors qu’un clone (« une statue respirante ») a pris sa place auprès de son époux Ménélas. Euripide bouscule toutes nos connaissances du mythe pour mieux le réinventer. Les rôles sont renversés, les apparences déjouées et voilà que la pièce tourne à la comédie ! Les acteurs s’amusent et Esnay aussi : il use du second degré, balance le thème principal du Mépris2 quand Ménélas embrasse Hélène et offre un beau clin d’œil en faisant jouer Hélène par Rose Mary d’Orros qui était juste avant Hécube, la femme qui déteste Hélène…

Puis, Oreste nous entraîne dans un drame à la fois familial et social. Oreste, auteur d’un matricide, est condamné à la lapidation, mais il espère que son oncle, le prestigieux Ménélas tout juste rentré de Troie va le sauver. Quand il comprend que ce ne sera pas le cas, il tue Hélène et prend leur fille Hermione en otage. La pièce se déroule comme une traînée de poudre qui s’enflamme, avance de plus en plus vite vers un dénouement fou et forcément désastreux. La musique et le chant, déjà très présents dans les deux autres pièces, se font ici encore plus essentiels. Le rythme et la folie nous emportent jusqu’au très littéral deus ex machina final. Tout est bien qui finit bien avec un double mariage qui n’est pas sans faire penser aux comédies dramatiques qu’allait écrire par la suite un certain William Shakespeare.

Tétralogie se termine dans un sourire, sur une farce, Le Cyclope, qui raconte les mésaventures d’Ulysse, lui aussi de retour de Troie, amené à vaincre le fameux monstre. Cette pièce est sans doute la partie la moins intéressante – bien qu’inventive dans son ensemble, le jeu y est un peu statique par rapport à l’énergie que demande ce type de théâtre. Cela n’empêche pas de repartir des étoiles dans les yeux après cette immersion d’une demi-journée dans un théâtre créatif, juste et vivant. Christian Esnay annihile toutes les barrières de genre : que cela soit dans les styles théâtraux qu’il aborde – de la tragédie à la comédie musicale – ou dans le choix de ses interprètes qui jouent indifféremment des hommes ou des femmes. On ne peut être, une fois de plus, que frappé par la qualité et l’intelligence de son travail. Reste une seule question : si l’on saura gré au théâtre de Châtillon d’avoir programmé cette Tétralogie pendant deux semaines, qu’attendent les autres scènes pour la faire découvrir ?

Tétralogie, retour de Troie d’Euripide, mise en scène de Christian Esnay, théâtre de Châtillon.
Avec : Belaïd Boudellal, Rose Mary d’Orros, Pauline Dubreuil, Christian Esnay et Sylvie Magand.
Crédits photographiques : Cordula Treml.

  1. Présenté dans le cadre du cycle que le théâtre de l’Odéon avait consacré à Howard Barker. []
  2. Film de Jean-Luc Godard dont la bande originale a été composée par Georges Delerue. []

3 réflexions sur “Tétralogie, retour de Troie d’Euripide – Immersion en terre théâtrale

  1. J’ai vu une représentation intégrale (les 4 pièces le même jour). Effectivement on ne peut que regretter que les classiques grecs ne soient pas plus montés en France !
    J’ai été séduit par la fidélité aux principes antiques : le format tétralogique lui-même, l’alternance des parties parlées et chantées, le nombre d’acteurs limité… l’authenticité est bien présente.
    Mais les innovations sont aussi là et plutôt bien intégrées ; je retiens surtout la partie musicale complètement délirante dans Oreste et le costume du Cyclope…
    Les acteurs ont été impeccables (quasiment aucun raté en 5 heures d’affilée de représentation, chaque acteur jouant dans toutes les pièces !).
    Les seuls points noirs ont été des problèmes de machinerie avec les apparitions aériennes (Belaïd Boudellal qui continue impertubablement à jouer alors qu’un filin de son harnais pète à 4m du sol, et Rose Mary D’Orros en Apollon qui se retrouve tournée vers le fond de la scène pour dire son texte)

    Bref ce spectacle était une expérience rare (monter une tétralogie grecque dans son jus ça doit être quasiment unique en fait), il fallait y être… De plus le prix était plutôt raisonnable.

  2. Ah, les aléas du spectacle vivant… La représentation de l’intégrale à laquelle j’ai assisté ne souffrait d’aucun problème technique, mais c’est toujours un risque lorsque l’on utilise ce type de machinerie. En tout cas, cela ne vous a visiblement pas empêché d’apprécier ce formidable moment de théâtre – tant mieux !

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