Contesafricains
Contes africains d’après Shakespeare – Partout et nulle part

Jusqu’au 23 mars 2012, au théâtre national de Chaillot

Associer Shakespeare à l’Afrique, voilà qui ne manquait pas d’air et promettait un spectacle inattendu. Au bout de cinq heures que l’on aura d’abord craintes puis appréciées malgré quelques longueurs inévitables, Krysztof Warlikowski nous laisse perplexe. Librement adaptés des pièces Le Marchand de Venise, Othello et Le Roi Lear, ces Contes africains progressent de façon inégale. Si certains moments de pure grâce sauvent un ensemble peu convaincant, la mise en scène se perd dans des récits confus dont on ne saisit pas toujours les tenants et les aboutissants. Le côté déstructuré de la pièce (les textes sont à la fois tirés de Shakespeare, Coetzee, Cleaver et Mouawad) met en avant un théâtre plein d’idées qui ne se recoupent pas toujours. Une once de complexité en moins : si le créateur polonais se prenait à coup sûr un peu moins la tête, il emporterait un peu mieux nos coeur.

Krysztof Warlikowski est un metteur en scène exigeant. Les cinq heures de théâtre qu’il propose cette saison à Chaillot sentent le labeur et la précision créative. Et d’emblée peut-être est-ce cela qui creuse la distance entre le public et Contes africains. Ce théâtre réfléchi qui affecte trop souvent le sérieux stimule l’intellect de son spectateur pour mieux, au final, l’embrouiller. S’il éclaire d’un oeil nouveau les pièces de Shakespeare en ne retenant d’elles que quelques lignes dramaturgiques simples et fortes (le rapport à la religion, le pouvoir du phallus et l’amour filial), connectées entre-elles les mises en scène ne font pas sens. On se surprend à questionner l’intérêt d’en avoir trois pour le prix d’une quand la pièce dans sa globalité ne nous dit pas grand-chose de clair.

Pénis et clitoris

Certes, il semble être question des rapports de pouvoir et de la toute-puissance du pénis sur le clitoris. Et pour défendre le sort des femmes et mettre au jour leur intimité, Warlikowki est bon – très bon même. Chacune à des échelles différentes, Portia, Desdémone et Cordélia sont traitées avec une grande subtilité. Ni saintes ni putes, ni parfaites ni terribles, ces trois femmes-là sont mises en scène de façon complexe. A contrario des hommes, Warlikowski leur réserve un sort particulier : un monologue intérieur. Écrits par Wajdi Mouawad, ces trois textes reflètent le spectacle. Très inégale, l’écriture de l’auteur libanais souffre d’un excédent de poésie abstraite qui n’est pas pertinent avec les personnages de Portia et Desdémone. Le monologue de Cordélia, lui, est magnifique. Sorte de Léone1 tout droit sortie de Koltès, Cordélia devient chez Warlikowski un être d’une infinie sensibilité, qu’on soupçonne Lear d’avoir violée pendant l’enfance et qui guette sans relâche la venue des extraterrestres pour pouvoir enfin communiquer avec quelqu’un.

Et l’Afrique ?

La vérité, et c’est Warlikowski qui le précise dans le livret du spectacle, est que le même acteur joue à la fois Shylock, Othello et Lear. L’idée consiste à éprouver la pièce comme le parcours de vie d’un même homme et non pas trois. Une fois l’explication fournie, Contes africains n’est pas mieux ficelé et l’on se prend à regretter que les pièces aient été montées ensemble. Au lieu de leur donner un sens global, cela les dessert et leur donne un résultat fourre-tout qui, bien que talentueux, pêche par sa légère prétention. Rajoutez à cela une séquence finale qui, passée les rires, nous laisse cois par sa consensualité (mais que vient faire la salsa dans cette histoire ?), vous obtiendrez la nouvelle pièce de Warlikowski. Mais au fait, où est passée l’Afrique ? La question est ouverte.

Contes africains d’après William Shakespeare, J. M. Coetzee, Eldridge Cleaver et Wajdi Mouawad, mis en scène par Krysztof Warlikowski, au théâtre national de Chaillot.
Avec : Stanislawa Celinska, Ewa Dalkowska, Adam Ferency, Malgorzata Hajewska-Krzysztofik, Wojciech Kalarus, Marek Kalita, Zygmunt Malanowicz, Maja Ostaszewska, Piotr Polak, Magdalena Poplawska et Jacek Poniedzialek.
Crédits photographiques : Magda Hueckel.

  1. Héroïne de Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès. []

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