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Du côté de Christian Esnay – Jeu et genre, jeux de genres

« Du côté de… » : une fois par mois, Rhinocéros donne carte blanche à un professionnel du théâtre pour s’exprimer sur un sujet qui lui tient à cœur. Ce mois-ci, Christian Esnay évoque la façon comment le théâtre se joue des genres.

Metteur en scène et comédien, Christian Esnay travaille sur des textes d’une grande diversité : du théâtre grec d’Euripide au très contemporain Howard Barker, il semble à l’aise dans tous les registres. Avec sa troupe, il aime à explorer et venir bousculer notre représentation d’un personnage. Sous sa direction, un rôle peut se dédoubler à l’infini sur scène et être indifféremment interprété par un homme ou une femme, voire les deux. Pour Rhinocéros, il livre quelques-unes de ses réflexions sur ces jeux de genres.

Jeu et genre, jeux de genre
Par Christian Esnay

Des hommes qui jouent des femmes et des femmes qui jouent des hommes, des jeunes qui jouent des vieux et le contraire, sont les expériences que nous n’avons pas cessé de pratiquer dans les spectacles de la compagnie depuis sa création en 2000. Ces changements de genre nous ont permis de pouvoir jouer beaucoup de pièces, une quinzaine, avec le même groupe d’acteurs et d’affirmer un théâtre très théâtral qui ne se veut pas réaliste.

Cette revendication pourrait paraître ridicule, désuète, et pourtant elle nous oblige à dépasser nos propres conventions et à sortir des sentiers battus. Cela produit un jeu beaucoup plus démonstratif et une espèce d’obligation de clarté de sens pour le public. En 2004, par exemple, nous avons créé Massacre à Paris et pour cette mise en scène, chaque soir, la distribution changeait, nous présentions donc cinq versions distinctes du mardi au samedi. Les douze comédiens tournaient dans les rôles indépendamment du sexe et de l’âge des personnages, ce qui a donné cinq versions très différentes. Comment l’histoire s’interprète ? Quelle version fut la meilleure?

Le vrai ou la vérité ?

Maintenant, et bien plus qu’à nos débuts, un peu à cause de ces « jeux de genres », la compréhension du texte pour celui qui écoute est devenue primordiale ; il faut que l’on entende tout, chaque mot. Cela vaut pour les textes qui semblent incompréhensibles, dont l’écriture ne repose pas sur le sens, comme  ceux de Novarina qui tiennent plutôt par leur rythmique ou ce qu’a été le fameux « zaoum » russe1 qui veut dire littéralement « au-delà de l’esprit ». Pour nous, le texte devra être le plus accessible possible, sans pour autant sacrifier la qualité.

On pourrait se méfier et nous dire que ce travail sur le genre n’est que du jeu de composition et la recherche d’effets faciles. Et pourtant non, cette contrainte qui devient rigueur construit toujours le personnage sans caricature et sans grossièreté. C’est la recherche de la simplicité, du jeu vrai et non pas de la vérité, de la sincérité et non pas du jeu juste.

C’est de ce jeu énorme, démesuré que le théâtre est né. Et parce que si chez les Grecs et les Élisabéthains la femme n’avait pas le droit de jouer, jeu et genre et jeux de genres étaient la base de leur théâtralité.

Les femmes sont  des hommes comme les autres

Ce que nous avons compris ces dernières années, c’est qu’a contrario des idées reçues, les actrices peuvent jouer facilement des hommes, sans aucune restriction. Actuellement, ça ne se fait pas beaucoup, mais cela pourrait se développer. C’est à faire.  Ce sont les choix dans la distribution qui font les différences, les nouvelles interprétations et de nouvelles lectures. Dans notre dernier spectacle, Retours de Troie, une tétralogie d’Euripide, les deux actrices, Rose Mary D’Orros et Pauline Dubreuil, jouent entre autres plusieurs hommes de différents âges et de différentes classes sociales. C’est ce qui a plu.

Jouer avec les genres, c’est avant tout revendiquer un théâtre ludique. Ludique mais sérieux.

Ce que ces « jeux » permettent, des diversités, des drôles de rencontres, c’est ce que le jeu formaté ne pourra jamais produire. L’homme qui joue la femme et inversement, c’est exactement « la théâtralité à l’état pur » : c’est faux d’entrée, ça se voit, et c’est pour cela que l’on peut s’abandonner à l’histoire, croire sans compter puisque nous avons en main tous les ingrédients pour comprendre. En cela, il n’y a pas mensonge.

Crédits photographiques : Anne Dion, Damia Lion.

  1. Type de poésie reposant sur l’organisation des sons. []

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