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Temps de Wajdi Mouawad – Colosse d’argile

Jusqu’au 25 mai 2012, au théâtre national de Chaillot

Dans un village glacé du Québec perdu au milieu des mines, des hordes de rats grouillent. Comme toujours chez Wajdi Mouawad, il y a quelque chose de pourri au royaume des humains. Héroïne vengeresse, Noëlla décide de réunir ses frères disparus autour d’elle pour mettre fin à la vie de leur père, Napier. Que s’est-il passé et pourquoi Noëlla est-elle devenue sourde ? Très inspiré par les histoires mythologiques, le metteur en scène multi-ethnique dresse le portrait d’un ogre et de ses poucets. Si quelques passages inspirés retiennent notre attention, le reste ne sera pas sauvé d’un pathétisme redondant : à la frontière du voyeurisme ?

Le sujet de Temps est pour le moins délicat. Comment traiter d’inceste sans sombrer ni dans le scabreux ni dans la gratuité ? Depuis toujours, le théâtre de Wajdi Mouawad repose sur ces fragiles questions : comment parler de l’insoutenable ? Comment l’interdit empêche à la fois et l’homme et le monde d’avancer dans son histoire et l’Histoire ? Dans tous les récits mythologiques, le sort du peuple dépend du devenir du héros. Ici, Noëlla cristallise le silence des villageois. Pour revivre, il faudra donc tuer le père. Zeus et ses cent mille incestes avec ses filles n’est pas loin. Parce qu’il est un poète reconnu, l’intouchable Napier ne souffre d’aucune inquiétude vis-à-vis du monde extérieur. Wajdi Mouawad en fait un personnage passionnant. Vieux et atteint d’alzheimer, l’ogre n’a plus toute sa tête et l’on se prend même à s’attendrir quand il se masturbe, gros bébé malheureux, sur la robe d’enfant de sa fille. Le malaise atteint par cette empathie/répulsion crée l’un des ressentis les plus passionnants du spectacle : il est possible d’avoir de la tendresse pour le mal dit absolu.

Oui, mais voilà, l’histoire a beau être finement menée et les personnages complexes, l’écriture et la mise en scène ne nous épargnent pas les ficelles du pathos. Souvent chargé et ampoulé, le texte de Wajdi Mouawad affaiblit le jeu des comédiens. Les fioritures de son écriture créent une fausse poésie qui empêche la simplicité d’accomplir son travail de cruauté et de beauté. De la même façon, la perpétuelle musique qui accompagne le récit accentue les moments d’émotions et les parenthèses rock’n roll (après Des femmes, les chansons de Bertrand Cantat habitent encore cette nouvelle pièce). L’émotion est indiquée comme sur un panneau routier : ici, pleurez, ici, tremblez. Le spectateur est infantilisé.

Drôle de drame

Constatation étonnante, Temps met en valeur les qualités humoristiques de Wajdi Mouawad. En faisant exister de multiples langues sur scène (français, français québécois, russe, langue des signes) et leurs divers interprètes, nous assistons à un Babel de sonorités et d’incompréhensions. Le corps poétique des comédiens, qu’on comprenne leur langage ou non, s’ouvre à des horizons de grâce et parfois d’absurdité. Ce léger décalage engendre une mise en scène plus distanciée où le spectateur trouve sa place et respire enfin. Par ce recul, le voyeurisme est évité. Pourquoi n’avoir pas conduit les scènes dites émouvantes de la même façon ?

Temps de Wajdi Mouawad, mis en scène par Wajdi Mouawad, au théâtre national de Chaillot.
Avec : Marie-Josée Bastien, Jean-Jacqui Boutet, Véronique Côté, Gérald Gagnon, Linda Laplante, Anne-Marie Olivier, Valeriy Pankov et Isabelle Roy.
Crédits photographiques : Vincent Champoux.

4 réflexions sur “Temps de Wajdi Mouawad – Colosse d’argile

  1. Je vous trouve même un peu complaisante tant ce spectacle m’a navré. « L’histoire a beau être finement menée et les personnages complexes » écrivez-vous. Ah bon ? J’ai vu des caricatures, des idées de personnages mais pas de chair ni de sang. Quant aux « qualités humoristiques » de Mouawad, avouez que le rire est moqueur, non?

  2. Il est clair que cette pièce ne restera pas comme la meilleure de Mouawad et risque de passer moins bien que d’autres l’épreuve du temps. Il me semble néanmoins que l’humour du dramaturge n’est pas que moqueur.

  3. Comme je suis de votre avis !
    Mais je n’osais jusqu’à présent pas me l’avouer parce que je suis une fan inconditionnelle de Wajdi Mouawad et tout ce qu’il faisait jusque là, j’en étais amoureuse.
    Là, je tombe sur votre article et je suis tout à fait d’accord, et sa me fait du bien de voir que je suis loin d’être la seule à n’avoir pas aimé. Une mise en scène plate, aucune évolution, des comédiens qui ne font que crier un texte soit disant moins lyrique que d’habitubde mais alors inutile ! Le personnage de Noëlla sur lequel repose l’histoire est improbable et je trouve que pour les victimes de l’inceste, c’est presque insultant. Au lieu de nous émouvoir, de nous toucher comme il le fait d’habitude, Wajdi Mouawad nous fait rire et je trouve cela bien dommage avec cette histoire.

    Mais les artistes ne peuvent pas toujours être à la hauteur de nos espérances (surtout que lui l’a été depuis et pendant longtemps), peut-être pourrions nous lui laisser « le temps » de se reprendre en main et de nous offrir quelque chose de nouveau et de meilleur. On apprend de nos erreurs !

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