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Gros-Câlin d’Émile Ajar

Émotif anonyme

Jusqu’au 22 décembre 2013, théâtre de l’Œuvre.

Pour tromper sa solitude, Monsieur Cousin adopte Gros-Câlin, un python qui s’enroule tendrement autour de lui. Car il a l’angoisse facile et seul son python bien-aimé lui fait du bien. À moins que Mademoiselle Dreyfus, sa collègue de bureau, ne s’adresse à lui dans l’ascenseur. Et c’est le bonheur. Premier texte de Romain Gary écrit sous le pseudonyme d’Émile Ajar, Gros-Câlin crie la solitude extrême dans nos grandes métropoles et la recherche obsessionnelle d’un être à aimer. Un texte virtuose où l’humour et le second degré n’empêchent pas les mots de frapper de plein fouet.

Gors-câlinMonsieur Cousin n’est plus seul. Depuis qu’il a adopté Gros-Câlin, il a quelqu’un dont s’occuper, quelqu’un qui l’aime, comme il se plaît à dire. Mais il faut le nourrir, le surveiller, le présenter à la femme de ménage sans lui faire peur… Autant de situations cocasses auxquelles Monsieur Cousin doit faire face. Et puis, il y a l’extérieur. Échoué parmi dix millions de Parisiens comme dans un milieu hostile, Monsieur Cousin est pareil à son python : inadapté. Étranger aux codes de ce monde, il donne à ceux qu’il croise, à leurs mots ou à leurs gestes, une interprétation très personnelle. Le monde est déformé par la perception qu’il en a. Victime de son émotivité extrême, il n’a pas de filtre, de garde-fou. Il suffit qu’une jeune collègue de bureau s’adresse à lui pour qu’il tombe amoureux dans la seconde et devienne littéralement fou de joie. Mais cette euphorie repose sur un malentendu. Tout ce qui lui fait du bien est un leurre et lorsque ses illusions s’évanouissent, il s’enfonce dans le déni pour trouver la force de continuer.

Le comique de Gros-Câlin joue beaucoup sur le décalage permanent entre le monde imaginaire que s’est créé le narrateur et la réalité. Un schisme appuyé par un texte lumineux où, l’air de rien, chaque mot frappe fort. Comment ne pas être saisi par la détresse de Monsieur Cousin lorsqu’il évoque les « exercices affectueux » qu’il fait avec son python, ses « actes de présence » chez les « bonnes putes » ou encore son désir de « créer de l’intimité ». Il crève d’envie d’aimer mais rien n’y fait ; les sentiments et les émotions, ça ne marche pas comme ça.

Dans un décor clinique un peu surréaliste, Jean-Quentin Châtelain occupe l’espace et joue merveilleusement avec les subtilités du texte. Ses chagrins, ses petites humiliations, ses espoirs déçus, ses pensées folles sont neutralisés par un ton neutre, posé, réfléchi. Tout est normal, sous contrôle. Mais lorsqu’il est en proie à une émotion vive suite à une conversation avec Mademoiselle Dreyfus ou à une fugue de Gros-Câlin, la machine s’emballe et le burlesque emporte tout. On sourit beaucoup, on rit aussi, on est sans cesse à la lisière de la folie jusqu’à la glissade inévitable sur la mauvaise pente. Le malaise prend alors le dessus et le rire vire au jaune. Monsieur Cousin finira par se confondre avec son python comme un animal asocial mis en cage. Romain Gary a choisi, lui, de s’échapper définitivement un jour de décembre 1980.

Gros-Câlin d’Émile Ajar, mise en scène de Bérangère Bonvoisin au théâtre de l’Œuvre.
Avec : Jean-Quentin Châtelain.
Crédits photographiques : Dunnara Meas.

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