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Peau d’âne [La Chasse] de Chloé Duong

Rouge aux joues

Jusqu’au 20 décembre 2013, La loge

Oublié Jacques Demy ou l’adaptation théâtrale filoute de Jean-Michel Rabeux : l’horreur guette. Remisées au placard, les couleurs des robes de Peau d’âne s’éclipsent ici à la faveur d’une adaptation teintée de sang et de sens. En choisissant de ne s’attarder que sur l’introduction du conte de Charles Perrault (avant la fuite de la princesse), la dramaturgie privilégie  une approche originelle du mal : d’où vient cet inceste qui pousse à l’intérieur du cœur du roi et le rend père abuseur ? Mis en valeur dans une belle scénographie intelligente et visuelle, les comédiens déploient des qualités de jeu remarquables et le malaise ambiant poursuit bien longtemps après la fin du spectacle…

Blanc, le plateau est recouvert de blanc. La propreté quasi clinique de la couleur contrebalance le léger fard rouge qui s’immisce sur les visages des personnages. Déjà, ce détail trivial vient briser la teinte immaculée du lieu : le rouge va couler et la virginité s’oublier. Dans cet univers aseptisé, sans être novatrice, l’idée de faire dîner les personnages est malgré tout excellente. Parce qu’ils font bonne chair, la gloutonnerie délie les langues et les sphincters, et une forme d’animalité pointe le bout de son museau à travers les voiles délicats qui entourent le plateau. Au sein de cette bouffonnerie, la princesse apparaît, elle, dans toute son innocence. Les adultes célèbrent la beauté de sa fraîcheur et elle, elle semble se réjouir de faire partie de cette fête pour grandes personnes où la vulgarité s’apprécie comme un gage festif.

Seulement voilà, l’inceste arrive. Il est là, vicieux, fourbe, il est le désir du papa qui adore les jolis petits pieds de sa fille et les lui touche sous la table, devant une assistance aussi médusée qu’hilare. L’écriture de Chloé Duong, poétique et crue, sait mettre des sous-entendus derrière les belles paroles et explorer les silences pour en extraire l’essentiel. Qu’elle soit dans une joyeuse confusion en début de banquet puis chuchotée à la fin, la langue met des barrières : elle devient le rempart qui empêche l’accès sauvage au corps de l’autre – par politesse, par éducation, par raison. Mais quand les mots cessent, l’animalité exulte : les jeux de chasse reprennent, les bouches mastiquent et le père touche sa fille.

La metteure en scène Chloé Duong explore les mécanismes du tabou. Peu à peu éclairé par une vidéo projection de sang, le plateau rougit. Traquée, la princesse est symboliquement déflorée. Ce malaise contamine la tétanie générale sans qu’aucun personnage ne s’oppose clairement au roi. L’inceste ici consenti peut alors envahir tout l’espace. Peut-être est-il cependant regrettable que ce rouge absolu ne soit pas plus accentué et que certaines touches de blanc subsistent : la faute à la technique ?

La pièce s’arrête là où le conte de fée démarre : la princesse devenue Peau d’âne peut-elle s’en sortir ? Un peu brutale, la fin hésite à poser son point définitif et préfère s’interroger. Malgré cela, Peau d’âne [La Chasse] fait preuve d’une belle maturité  et d’une grande exigence artistique et ce sujet sensible, traité avec force et esthétique, sonne juste à nos oreilles pour mieux réveiller nos consciences – voire nos démons.

Peau d’âne [La Chasse] d’après Charles Perrault, écrit en mis en scène par Chloé Duong, La Loge.
Avec : Clémence Chatagnon, Nicolas Chevrier, Jeanne Guittet, Thomas Mallen, Benoît Plouzen Morvan, Frédérique Renda, Jean Pavageau.
Crédits photographiques : Colin Guillemant.

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