Chantal Depagne / Palazon 2015
Rhinocéros, la nouvelle par Catherine Hauseux

Le diable est dans les plis du papier

Jusqu’au 30 mai au Théâtre de l’Essaïon puis à Avignon du 5 au 25 juillet | Durée : 1h | Pour y aller à Paris et pour y aller à Avignon

Un seul en scène précis et exigeant qui ouvre plein de brèches dans le texte d’Eugène Ionesco. Stéphane Daurat campe, sans jamais nous perdre, tous les personnages des dialogues qui décrivent la mutation d’une société en une espèce animale inquiétante. Dans cette fable, progressivement, il n’y a plus que le silence et le râle des bêtes. Un monde terrifiant dont on aurait voulu davantage ressentir la peur.

Tigre en papier : c’est le titre d’un fabuleux roman d’Olivier Rolin. Le narrateur nous y embarque dans les souvenirs de ses années de révolte à bord d’une Citroën DS19 qui tourne sur le périphérique parisien.

Le temps de raconter à la fille d’un pote maoïste mort qui l’accompagne ce soir-là ce que furent ses années de pieds nickelés gauchistes dans les sixties, entre détournement de relais radios et enlèvements foireux de patrons.

Et le temps aussi de faire sentir sa déception sur ce que lui et ses potes sont devenus ; comment le monde et la société rêvés sous « Pompe » (Pompidou) ont tourné en eau de boudin au virage du millénaire.

Humanité en danger

C’est à ce roman que le Rhino a pensé en allant voir le Rhinocéros. D’abord parce que le livre et la pièce parlent d’une humanité en danger.

Ici, chez Rolin, elle est menacée de l’affaissement des âmes. Le mal insidieux que le narrateur perçoit dans la génération de l’ado sur le siège du mort en voiture à ses côtés : une sorte de mononucléose du ciboulot qui met raplapla toute une époque et la fait trébucher devant des doses minimales de courage.

Là, dans le texte de Ionesco, où un mystérieux phénomène fait que tous les humains d’une même société mutent subitement, et se transforment en une nouvelle espèce animale, un gros troupeau menaçant.

Le lien entre le roman et la pièce de théâtre opère aussi pour une raison beaucoup plus empirique. Puisque lorsqu’on découvre Stéphane Daurat, seul en scène sous les voûtes de l’Essaïon, il nous fait face, en Marcel, sa valise en cuir à la main, puis va à une petite table sans chichi, posée à cour en avant-scène. Et plie, plie, plie une feuille, ce qu’on imagine être un avion.

Jusqu’au moment de prendre la parole et de ne plus la lâcher pendant une heure, comme un gamin qui déplierait l’origami dont il aurait soigneusement préparé la découpe, avant de se réjouir de la lumière qui jaillit par tous les trous. Un rhinocéros en papier qui rappelle le tigre de l’autre.

« Un Rhinocéros a bruyamment traversé la ville »

Un rhinocéros, nous dit Stéphane Daurat au moment de commencer son monologue, a bruyamment traversé la ville. Et c’est le début de la pièce d’Eugène Ionesco qu’il campe à lui seul.

ll est d’abord et avant tout Bérenger, le personnage principal de Ionesco. C’est depuis son point de vue que l’histoire nous est contée. Mais Stéphane Daurat, dans un exercice délicat de seul en scène, s’auto-donne la réplique et saute d’un personage à l’autre là où le texte de Ionesco prévoit des dialogues.

Jean, l’ami condescendant, Botard, l’instituteur en retraite, Dudard, le sous-chef du bureau, Monsieur Papillon, le chef de service… Stéphane Daurat les joue tous. Il dessine chacun avec une netteté qui ne perd jamais le spectateur. Là, rabougri, c’est Botard, replet et fier, voilà Monsieur Papillon, coquette et chantante, Daisy…

La scène ne fait que cinq mètres de large, mais on y passe sans jamais se sentir à l’étroit du café au bureau, du bureau à la chambre, de la chambre à la rue.

Une peur pour de faux

Seule la terreur ne nous a pas absorbé. Bérenger, seul dans sa chambre, qui observe depuis sa fenêtre tous les passants se transformer en un animal ronfleur, dont on entend partout le râle, a peur. Non, lui ne renoncera pas, jamais, dit-il, alors que toutes ses connaissances, tous ses amis se sont transformés en rhinocéros.

Sans que l’on ait ressenti vraiment son effroi, sa trouille. Alors que la peur du système qui balaie et foudroie a de quoi pétrifier. La peur des puissants qui écrasent les masses pour en faire des bestiaux dociles. C’est de cette sourde panique-là dont il est question dans le monde totalitaire peint par Ionesco, après Hitler et Staline.

À la fin, Stéphane Daurat a rangé le rhinocéros en papier dans une valise qui déborde d’autres rhinocéros en papier. Il est de nouveau en train de plier son rhinocéros, debout seul avec sa valise, tout comme on l’a trouvé en entrant dans la salle.

Bérenger a-t-il rêvé ? Est-il fou ? Est-il mis au ban de la société à laquelle il a résisté ? Et par conséquent a-t-il été interné ? Raconte-t-il en boucle l’histoire d’un rhinocéros menaçant une société que plus personne ne connaît, et qui est rangée dans la catégorie des utopies ? Voilà les questions qui surgissent et qui ont fait aimer au Rhino cette heure de pliage et découpage.

Avec qui y aller ? Un avion en papier, et un kit de coloriage. 


Crédit photo : Chantal Depagne / Palazon 2015

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