2666 © Christophe Raynaud de Lage
2666 d’après Roberto Bolaño par Julien Gosselin

L’Art, le Mal et l’histoire des Hommes

Du 08/07 au 16/07/2016 à la FabricA | Durée : 11H30 | Pour y aller

Eugène tres contentParfois en lisant un livre, en regardant un film ou un spectacle, on a le sentiment intime de vivre quelque chose de puissant, d’être porté par une immense vague de force et de beauté. C’est peut-être ce qui fait les chefs-d’œuvres… Avec l’épopée phénomène de Julien Gosselin au festival d’Avignon 2016, ce sentiment n’a fait que croître pendant et après la pièce.

Tout commence par un genre de prologue, un enregistrement radio où une medium en larmes parle de ses visions de meurtres de femmes à Santa Teresa, au Mexique. On garde ça en tête, puis on se retrouve en un clin d’œil sur un plateau de télévision où commence une émission sur un mystérieux écrivain allemand. On suit ensuite les invités de l’émission dans leurs échanges professionnels, puis dans leur vie privée, et on entre dans le spectacle sans même s’en rendre compte… Il sera divisé en cinq parties, séparées par quatre entractes et chacune abordant un angle précis de la narration.

L’urgence de dire

Dans 2666 on assiste à la vie de personnes ordinaires prises dans des événements qui les dépassent – des universitaires qui enquêtent sur un auteur insaisissable, des femmes retrouvées mortes et mutilées, un journaliste américain perdu au Mexique qui y tombe amoureux, un père qui se méfie du petit ami de sa fille, une députée qui découvre les activités mafieuses de son amie…

Et nous allons peu à peu dénouer cette intrigue, comprendre comment tout cela est lié : la petite expérience de chacun, avec les politiques de nos sociétés et avec la grande Histoire.

On sent de la part de Julien Gosselin, à travers le texte de Bolaño et à travers ses comédiens, l’urgence de nous dire quelque chose d’important, de nous faire prendre conscience de l’ampleur de ce qui se passe de nos jours. La violence gagne, partout, des femmes meurent, des artistes se mutilent, des politiques trafiquent dans l’ombre et il faut que le monde le sache.

Voilà un metteur en scène qui a réellement quelque chose à dire, comme un reporter enquêtant sur le monde de notre époque.

Les comédiens, plus vrais que nature, sont tous extrêmement justes et intenses dans leur jeu. Chacun interprète plusieurs rôles et passe de l’un à l’autre sans que la narration en soit brouillée. Adressant souvent le texte directement au public, avec une force rare, ils le récitent avec leurs tripes comme s’ils avaient réellement vécu tout cela et qu’il leur fallait absolument nous le transmettre, à nous témoins, pour qu’on découvre la vérité avant qu’il ne soit trop tard.

2666 © Christophe Raynaud de Lage

Lecture, film, émission, série TV, reportage, documentaire, jeu immersif, théâtre

Julien Gosselin, fils de son temps, mobilise les technologies actuelles pour porter son spectacle. La vidéo notamment est très présente, avec un traitement cinématographique presque chorégraphié. Pendant de longues séquences les comédiens, évoluant dans le décor, sont filmés en temps réel et projetés sur grand écran ; cela nous permet de voir leurs visages comme dans ces films d’angoisse tournés caméra au poing, ou comme dans les reportages de guerre… Ce qui colle parfaitement au sujet.

On est chez eux, on vit l’histoire avec eux, on est sur le terrain et on mène nous aussi l’enquête, avec la peur au ventre. On se croirait presque dans un des derniers jeux vidéo immersifs.

Ces séquences filmées rappellent également les meilleures séries actuelles au suspense haletant, du type True Detective dont une partie de l’intrigue est similaire. Cette impression est renforcée par ce découpage en plusieurs épisodes, par la multiplicité des personnages qui s’y croisent, ou encore par cette bande-originale si singulière. Sauf qu’on est au théâtre, plongés dans le noir et les lumières stroboscopiques, immergés dans une énorme batterie d’enceintes et retenant notre souffle avec les 800 autres spectateurs…

Énorme dispositif scénique

Les changements de décor viennent également rythmer le spectacle : trois gros blocs sur roues, pourvus de rideaux, d’escaliers et de baies vitrées, permettent de métamorphoser la scène en un instant. Au long du spectacle elle deviendra ainsi des appartements, une maison, une boîte de nuit, des hôtels et autres bureaux.

Cet énorme dispositif est complété par un superbe travail de la lumière et du son, créant un univers sensoriel très fort. Cela contribue grandement à donner une identité distincte à chaque partie, et à maintenir notre attention pleinement éveillée pendant les 11H30 que dure le spectacle : tantôt pêchu comme une émission, tantôt intime, glauque ou survolté.

Au final la pièce passe étonnamment vite. On en veut encore ! On veut en savoir plus sur ces réseaux mafieux, mieux connaître chacun des personnages, rencontrer nous aussi le poète et l’écrivain, tout savoir sur les pratiques louches du gouvernement mexicain et sur la fin de la seconde guerre mondiale…

2666 © Christophe Raynaud de Lage

Avec qui y aller ? Un auteur, un poète, une amoureuse, un Espagnol, un psychopathe, un professeur, un médecin légiste, une universitaire, une Mexicaine, un Américain, un journaliste, une ado, une comédienne, un homme politique, un pervers sexuel, une prostituée, un dealer, une Française, une serveuse, un prêtre, une vidéaste, un assassin, une avocate, un rescapé, un metteur en scène, un nazi, Pinochet, Léonard de Vinci, Gabriel García Márquez, et pourquoi pas Dieu pour qu’il s’explique enfin sur toutes ces histoires.

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