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Molly S. par Julie Brochen

Aveugle avec vue

Jusqu’au 31 décembre 2016 au Théâtre Trévise | Durée : 1h  | Pour y aller

eugeneDans un petit village irlandais, une femme aveugle depuis toujours retrouve la vue grâce à une opération. Le début pour elle d’une lente descente aux Enfers, à laquelle assiste le spectateur dans cette pièce qui interroge notre rapport direct au monde.

Molly S., c’est l’histoire d’une rencontre et d’un destin tragique. Après une vie d’aventures, le docteur Rice, ophtalmologue jadis réputé, désormais sur le déclin, atterrit dans un petit village de la campagne irlandaise. C’est là que vit Molly S., aveugle depuis l’âge de dix mois. Aujourd’hui âgée d’une quarantaine d’années, elle a fait la connaissance deux ans plus tôt de Frank, devenu depuis son mari. C’est lui qui la convainc de sauter le pas et d’accepter de subir l’opération de ce nouveau médecin qui lui permettra de retrouver la vue.

Malheureusement, la suite est loin de se dérouler comme prévu. Car Molly, privée de la vision depuis le plus jeune âge s’était forgée tout un univers qui reposait sur ses autres sens, lesquels lui permettent par exemple de reconnaître immédiatement une plante à son parfum. Soudainement dotée de vision, elle refuse ce monde nouveau et brutal et devient “une aveugle qui voit”. Privée de ses repères, Molly finira par sombrer dans la folie.

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Une fin “prévisible”, ricanera plus tard le rival du docteur Rice, un autre ophtalmologue réputé, mais qui semble illustrer l’adage selon lequel “l’Enfer est pavée de bonnes intentions”. Car tout le monde s’est ligué pour aider Molly, tout le monde croit l’aider. Et en voulant à tous prix qu’elle voit, ils finiront sans le vouloir par causer sa perte. Molly est une sorte de victime sacrificielle, elle se laisse conduire vers la folie en étant certaine de bien faire.

Perte des sens, perte du sens

Dans cette adaptation de la pièce de Brian Friel, la scène est nue. Seule la voix des personnages nous porte, comme pour mieux se représenter l’univers mental de Molly, qui ne repose que sur des sons, des sensations, et jamais des images. Peut-être Molly elle-même n’existe-t-elle dans un premier temps qu’à travers le “regard” des autres. Son histoire même nous parvient d’abord contée par les autres personnages, le mari et le docteur. L’un finit les phrases de l’autre : les voix se complètent et se répondent, parfois se chevauchent. La cacophonie qui en résulte parfois semble montrer la confusion future dans la tête de Molly.

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Assez logiquement, la musique joue un rôle essentiel dans le dispositif scénique : le pianiste s’adresse parfois directement à Molly et ses ballades tristes, typiquement irlandaises, viennent rythmer la pièce jusqu’au climax, cette dernière soirée où Molly sera véritablement elle-même, heureuse et aveugle. A l’exception du personnage principal interprété par Julie Brochen, actrice professionnelle à l’origine de l’adaptation, les deux rôles masculins sont d’ailleurs interprétés par des chanteurs lyriques.

L’idée de ce spectacle est venue à Julie Brochen quand pour une raison inconnue, elle s’est retrouvée sourde de l’oreille gauche pendant quelques mois. Ce qui l’a amené à réfléchir sur ce que signifiait pour nous la perte de sensations, les conséquences que pouvait avoir sur nous une telle disparition. Car la perte des “sens”, c’est aussi un peu la perte du sens (des choses, de l’existence,…).

Ici, en l’occurence, ironie du sort, pour Molly, retrouver un sens (la vue) signifiera perdre le sens de tout le reste. Une sorte de tendresse douce-amère émane de cette adaptation. La descente aux Enfers de Molly n’en est que plus cruelle tant ce personnage apparait humble, doux et ouvert sur le monde.

Avec qui y aller ? Un coeur tendre, un amoureux de la campagne anglaise, votre ami qui a vu Premier regard avec Val Kilmer a trouvé ce film irrémédiablement niais.

(A voir également : cette vidéo d’un petit garçon de sept mois qui entend pour la première fois)


Crédit photo : Franck Béloncle

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