L'OMBRE DE LA BALEINE - WEB - Photo by WilliamK-15
L’ombre de la baleine de Mikaël Chirinian par Anne Bouvier d’après Moby Dick

Famille : rescapé du naufrage

Du 18/01 au 11/02 au Théâtre de la Villette | Durée : 1h15 | Pour y aller

Eugène tres contentDans une famille judéo-arménienne malmenée par une sœur aînée auto-destructrice, un petit garçon se réfugie dans les aventures d’Ismaël, le héros de Moby Dick. Avec ce seul en scène, Mikaël Chirinian revient sur son histoire familiale douloureuse. Une pièce initiatique et drôle sur les blessures d’enfance, dont on sort ému et regonflé à bloc.

Avis à tous ceux qui s’attendraient à une adaptation du classique d’Herman Melville et se demanderaient comment faire apparaître un cachalot blanc sur scène : il ne s’agit absolument pas de cela ici. Ou alors très peu. D’origine arménienne par son père et juive séfarade par sa mère, Mikaël Chirinian dresse dans ce seul en scène un portrait tendre-amer de son enfance au milieu d’une famille profondément névrosée, dont la vie semble rythmée par les tentatives de suicide à répétition de sa sœur aînée.

Un grand taiseux de père, une mère maniaco-dépressive et maladroite et une sœur égocentrique et castratrice qui s’ouvre régulièrement les veines pour attirer l’attention de ses parents… Dur de s’y retrouver pour le petit Mikaël, que l’on devine ici à l’entrée de l’adolescence. Au milieu de ce clan dysfonctionnel, la figure du capitaine Ismaël, héros de Moby Dick, apparaît comme une bouffée d’air – la promesse d’un ailleurs heureux et plein d’aventures, loin de l’asphyxiante sphère familiale.

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Le “monstre aquatique” Moby Dick, comme “l’ombre de la baleine” du titre, n’est qu’une métaphore. S’agit-il de la sœur, dont le souvenir destructeur pèse encore sur la vie de la famille des années après ? Ou bien du terrible passé familial (le grand-père arménien a vu son père assassiné par les Turcs) ? Revient-il hanter ses membres deux générations après et explique les flambées de violence des enfants : la sœur qui retourne la violence contre elle-même et le frère qui finit par s’en prendre à sa sœur ?

Grand-mère juive et marionnette

On retrouve avec cette pièce la fonction véritablement cathartique du théâtre, au sens d’évacuation des traumatismes. Le soir de la première, on a senti les larmes de Mikaël Chirinian prêts à poindre sur le final sous le coup de l’émotion.

Pourtant, on vous rassure tout de suite : en dépit de la dureté du thème, on rit aux éclats, et plutôt deux fois qu’une, devant “l’Ombre de la baleine”, que ce soit devant les petites mesquineries de la sœur ou le désarroi un peu comique de la mère. L’auteur-interprète évacue son enfance malheureuse sans auto-apitoiement. Les moments de tension dramatique y succèdent aux franches rigolades.

Aperçu furtivement dans des séries comme “Ainsi soient-ils”, Mikaël Chirinian utilise ici le principal outil de travail de l’acteur – son corps – pour déployer toute la palette de son talent de comédien et incarner tour à tour tous les membres de sa famille – jusqu’à la grand-mère pied-noir, personnage haut en couleur, stéréotype de la mère juive, aussi cynique qu’attachante.

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De temps à autres résonne la voix métallique de sa sœur attention-whore qui accable son frère d’injures et de reproches à travers son répondeur, élément scénique aussi comique que sinistre.

Trônant au milieu de la scène, la marionnette d’un marin représente à la fois le petit garçon qu’était le narrateur et une sorte de poupée vaudou sur laquelle les membres de la famille exorcisent leurs démons. La pièce est un jeu de va-et-vient ininterrompu, jusqu’à confondre la traque de la baleine et l’attente de la prochaine saute d’humeur de l’aînée.

Il y a du Tennessee Williams en Mikaël Chirinian. La description de cette famille impuissante face à la folie d’une sœur n’est pas sans rappeler La Ménagerie de verre du célèbre dramaturge américain. Mis en scène avec l’aide de la musicienne et comédienne Océanerosemarie, “la lesbienne invisible” aux manettes du spectacle Chatons violents, L’ombre de la baleine semble nous dire “Ma famille est tarée mais je m’en suis sorti”. Nul doute qu’après la représentation, vous relativiserez à votre tour vos propres névroses familiales.

Avec qui y aller ? Une sœur insupportable, un ami bourré aux baklavas et aux samoussas au fromage de sa grand-mère.


Crédit photo : William K

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