Meng Théâtre studio
La Maison de thé d’après Lao She par Meng Jinghui

Une immense déclaration d’amour

Du 09 au 20/07/2019 à l’Opéra Confluence | Durée : 3h | Pour y aller

Eugène tres content Quand Meng Jinghui se saisit de ce grand classique du théâtre chinois, y intègre son amour pour son pays, ses influences occidentales, sa connaissance des littératures russes et européennes, son regard acerbe sur l’Occident… Son spectacle devient un tourbillon, une claque, une immense déclaration d’amour. Le Rhino n’a pas tout compris, mais il a adoré.

La Maison de thé de Lao She, grand classique du théâtre chinois, traverse l’histoire de Chine sur trois époques : de 1898 (sous le règne de l’impératrice Cixi) aux années 20 (la Chine est alors devenue une République) à la fin de la Seconde Guerre Mondiale (après l’occupation japonaise). Une soixantaine de personnages se croisent et se recroisent dans une célèbre maison de thé de Pékin.

Le Rhino admet avoir été sur Wikipédia en sortant du spectacle pour comprendre l’histoire. Qui aime qui, qui veut tuer qui, qui réapparaît 20 ans plus tard… Mieux vaut potasser avant de venir, ou l’on risque de passer à côté du spectacle. Pour autant, ce n’est pas seulement l’intrigue qui fait la richesse, la fougue, l’extraordinaire densité de ce spectacle.

Le monde entier dans un spectacle

La pièce dépeint la vie dans une maison de thé traditionnelle – équivalent chinois de nos chères brasseries françaises. La misère des paysans, l’amitié, le pouvoir des puissants, la corruption, la violence de la révolution de 1911, puis la même misère sous la République et après la guerre. L’Histoire avance et bouleverse les destins. On est en Chine mais on pourrait être partout…

Car c’est du temps et de la condition humaine dont il s’agit. Et pour cela Meng Jinghui convoque son immense culture littéraire, invitant sur scène Brecht, Dostoïevski et d’autres pour enrichir son spectacle de parenthèses d’une profondeur philosophique vertigineuse. Là encore il faudrait retourner à la fac pour tout saisir.

Il imagine une scénographie spectaculaire, cette énorme structure métallique tantôt maison de thé, tantôt balcon, scène de concert ou prison. Une structure écrasante qui deviendra la grande roue du Temps, envoyant valser inexorablement meubles, littérature et tourments humains dans un tableau à couper le souffle. Que peut l’homme dans les rouages de l’Histoire ?

Meng Theatre studio
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Leçon de théâtre

Meng Jinghui passe de Lao She à John Lennon, à Dostoïevski et au Coca-Cola. Il revisite des esthétiques théâtrales européennes plus ou moins datées. Il fait une comédie, une tragédie. Il fait du cinéma, à travers une séance filmée en direct à la façon d’un film de gangsters. La troupe crie (c’est vrai que ça crie beaucoup), parle, chante, danse… Tout se joue sur des rythmes électro-rock, les costumes sortent de la Chine du début du siècle ou de quelque cabaret cauchemardesque.

Et pourquoi pas ? Tout est permis au théâtre. On a pourtant tous en tête la censure qui se durcit actuellement en Chine. Wikipédia nous rappelle d’ailleurs que la pièce fut une cible emblématique de la Révolution culturelle après le « suicide » de Lao She en 1966.

Mais Meng Jinghui est un homme libre. Dans une extraordinaire scène improvisée, l’acteur principal Schem Mingha nous parle du métier de comédien, de sa solitude à dire des vérités à un public qui regarde mais qui n’entend pas : « Je suis seul sur scène là, ils m’écoutent tous mais ils ne comprennent pas… Ils rient ! Et moi je dois jouer tous les soirs car c’est Avignon… »Par cette mise en abyme c’est la condition humaine qu’il aborde encore, la solitude de celui qui assiste impuissant aux rouages de l’Histoire, qui en parle, qui la montre sur scène sans pouvoir être réellement entendu. Que peut le théâtre ?

Hommage acerbe

Cette pièce nous parle de l’Occident, aussi, et de ses rapports avec le reste du monde. Cet Occident qui impose ses images, qui inspire et terrorise le monde entier, comment accueillera-t-il le théâtre chinois ?

Il faut se resituer dans la culture chinoise, pour laquelle citer ou s’inspirer d’un artiste est un hommage. L’art et la pensée appartiennent à tous et l’artiste fait dialoguer d’autres artistes, se réapproprie leurs œuvres et leurs mots pour mieux créer. En embrassant toutes ces influences, en les mariant avec ce grand texte et avec l’histoire de son pays, Meng Jinghui fait une grande déclaration d’amour à la pensée russe et européenne, au théâtre occidental, au théâtre en général.

C’est une belle leçon d’humilité, dont on peut sortir vexé de n’avoir pas tout saisi (coucou les critiques qui tapent sur la forme pour ne pas parler du fond). Essayons, spectateurs, artistes, critiques, d’ouvrir nos écoutilles autant que Meng Jinghui pour tenter de comprendre et d’aimer cette nouvelle figure majeure, bouleversante, incontournable qu’est aujourd’hui le théâtre chinois.

Avec qui y aller ? Un philosophe mégalo, un metteur en scène prétentieux, un critique de théâtre blasé… Dans tous les cas, quelqu’un de bien accroché.

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